Pas une alliée

11/22/2021
Par JeSuisGouine

Je ne suis « l’alliée » de personne.

Et je ne demande à personne d’être mon allié.e.

Pourtant je sais bien que le concept d’allié présente un attrait indéniable, à la fois pour les personnes concernées et pour les autres.

Il désigne, en gros, les gen.te.s qui ne sont pas les principales concernées mais participent activement (en principe) à une lutte politique. Il peut s’agir d’un homme qui s’engage aux côtés des féministes, ou bien d’une personne cisgenre aux côtés des personnes trans, ou encore d’une personne blanche qui voudrait agir pour l’antiracisme.

Ce n’est pas un hasard si le mot revient aussi souvent dans les discussions militantes. Une fois qu’on a dit et répété que chaque regard était situé et qu’il fallait donner la parole aux concerné.e.sx, reste une question énorme : que  fait-on de toustes les autres ?

Le concept d’allié.e est une tentative de répondre à cette question.

Qu’est-ce qu’un.e « bon.ne allié.e », alors ?

C’est au moment de répondre à cette question que les ennuis commencent.

Car la multiplicité des injonctions adressées aux personnes désireuses de rejoindre les rangs des « allié.e.sx » finit par dresser un portrait proche de la sainteté : lea bon.ne allié.e, ce serait cellui qui non seulement s’investit efficacement et concrètement dans une lutte mais aussi s’éduque en profondeur. Le tout sans rien attendre en retour, et sans faire peser aucune charge sur les concerné.e.sx.

C’est-à-dire que cette personne n’existe pas.

À ma connaissance, presque personne ne se réveille spontanément le matin avec une tonne d’énergie à mettre au service des autres et l’envie dévorante d’en apprendre plus sur des oppressions qu’iel ne subit pas. Même la personne la plus déconstruite a d’abord en tête ses propres problèmes, ses propres insécurités.

Ce nombrilisme est extrêmement injuste.

Je crois qu’il est aussi profondément humain.

De même, je pense qu’il est illusoire de s’attendre à ce qu’une personne qui n’est pas concerné.e et qui a apporté de l’aide ne réclame jamais aucune reconnaissance. 

Les blagues sur les personnes qui demandent à recevoir leur fameux « cookie » ne me font pas rire. S’attend-on vraiment à une espèce de don désintéressé et noble ? Quand on fait un effort envers quelqu’un, on s’attend à une rétribution – fût-elle symbolique.

D’ailleurs, le titre d’allié constitue, en lui-même, une telle reconnaissance symbolique.

Le dire, ce n’est pas justifier la monétisation symbolique de mouvements politiques par les groupes dominants. Ce n’est pas justifier que certain.e.s se servent de leur pseudo-statut d’allié pour obtenir des avantages au détriment des personnes pour lesquelles iels sont censé.e.s lutter.

C’est juste reconnaître que face au don, est presque toujours attendu un contre-don.

Là aussi, ça me paraît juste humain. Peut-être pas parfait, mais humain.

L’idéalisation extrême de ce que pourrait et devrait être un.e allié.e aboutit à une situation catastrophique. Un joli phénomène de sélection adverse : les seules personnes assez folles pour penser mériter cet inatteignable sainteté sont les plus submergées par leur ego et leur criante absence d’interrogation sur leur légitimité à prendre la parole.

Je pense aux hommes cis qui s’autoproclament « alliés du siècle » et tiennent un compte militant féministe, par exemple. Ou aux « white saviors » très à l’aise avec le fait qu’une ONG travaillant essentiellement avec des personnes racisées soit entièrement dirigée par des personnes blanches, puisqu’après tout ce sont de gentils alliés.

On pourrait alors se dire que, pour sauver la notion « d’allié.e », il suffirait de redéfinir le concept et de l’ancrer plus solidement dans le concret.

C’est ce que semble proposer le collectif Indigenous Action qui, dans le contexte de la lutte pour les terres sacrées et les droits des Native Americans, a proposé dans un texte de 2014 de remplacer la figure de l’allié par celle du « complice » : ce mot est censé mettre davantage l’accent sur une action et surtout sur les risques concrets pris par les « complices ». Là où les « alliés » cherchent surtout à obtenir des rétributions concrètes ou symboliques de leur travail « charitable » à l’égard de groupes dominés, les « complices » prennent des risques réels, souvent, sans rien attendre.

Je pense que cette redéfinition a l’immense mérite de repartir d’actes concrets de résistance aux oppressions, et de tenter de déplacer l’analyse de l’être vers le faire.

Mais à mon sens elle ne règle rien, pour deux raisons.

D’abord parce qu’à l’issue de la lecture du texte, je m’avoue toujours saisie du même découragement qu’avant. Je me sens incapable d’être une « complice » dans le sens développé par les auteurs du texte, et je n’en connais aucun autour de moi non plus.

Il est possible que je ne sois qu’une petite-bourgeoise sans courage politique, entourée uniquement de mes semblables. Il est possible aussi que la rhétorique et l’esthétique de la radicalité oublie de prendre en compte que celleux qui font de la politique ne sont que des animaux humains. Pas des saints. Les gens prêts à mettre en danger tout ce qu’iels possèdent par pur amour du prochain, il n’y en a pas des tas. Pas assez pour faire la révolution, en tout cas.

Surtout, qu’on parle d’alliés ou de complices, la logique reste toujours, dans les cercles militants que je connais et en particulier sur les réseaux sociaux, de distinguer entre « bons alliés/complices » d’un côté… et « mauvaises personnes » de l’autre. 

Derrière le jugement sur le “bon allié”, se cache un jugement sur la “bonne personne”.

Je suis convaincue que ce qu’on cherche avec la notion d’allié, c’est à se rassurer sur notre propre valeur. Ou bien à juger de celle des autres. “Pour être une personne moralement OK, je dois et tu dois cocher ces cases là”. 

C’est ce sous-entendu moralisant et essentialiste qui me paraît si dangereux, et même franchement contre-productif.

On est des êtres humains complexes, changeants, contradictoires. Jamais monolithiques. Les êtres humains ne se séparent pas bien proprement entre Gentils et Méchants. 

Ce qui veut dire : on peut faire une bonne action dans un cadre donné et se comporter comme la pire des merdes dans un autre contexte. On nage tous dans un putain de bourbier, on essaie toustes de démêler mille nuances de gris.

 On en fait quoi ?

Moi, ça ne m’intéresse pas tellement de distribuer des bons et des mauvais points et de décider qui mérite l’absolution ou d’être envoyé au purgatoire. Je laisse ça à Dieu, si Elle existe.

Je crois profondément qu’il est vain de tenter d’essentialiser l’autre, en lui attribuant ou non le statut de « bonne personne » selon son adhésion ou non aux règles et aux exigences politiques que nous aurions fixées.

Je renonce donc à essayer d’attirer dans mes combats des non-concerné.e.sx sur un mode culpabilisant. Je ne veux plus essayer de faire agir les hétéros en leur promettant, côté pile, le badge doré de « bon allié.e » ou, côté face, si iels échouent à répondre à mes attentes, la damnation éternelle parmi les « mauvaises allié.e.sx » – c’est-à-dire parmi les méchants.

Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si tu aides quelqu’un d’autre que toi, au moins de temps en temps. Si tu regardes ailleurs que ton nombril et que tu donnes de ton temps, de ton argent, de ta joie, de ta force, à des gens qui ne sont pas exactement comme toi.

Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si pour tel besoin précis, sur telle cause donnée, tu acceptes de m’épauler.

Je ne peux pas te promettre que ça fait de toi une bonne personne, un.e bon.ne allié.e. Désolée.

Je te le demande quand même. 

Et je compte sur toi.

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