La table des hommes

11/15/2021
Par JeSuisGouine

J’ai essayé pendant longtemps de me tailler une place à la table des hommes.

Je pensais que c’était ça, le féminisme. Obliger les hommes à se pousser un peu. Les convaincre de refermer leurs jambes et de resserrer leurs coudes pour nous laisser les rejoindre.

Oh, pas difficile de voir d’où ça vient.

J’ai grandi dans le parfait cliché de la famille hétéropatriarcale. Un père autoritaire et misogyne, incapable de faire face à la contradiction, dominait tout le monde et affirmait régulièrement que ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui devaient aller vivre ailleurs (sans expliquer néanmoins comment, dans une telle éventualité, des enfants de douze ans étaient censés gagner leur vie ou se trouver un logement). Deux frères, plus âgés que moi et très proches l’un de l’autre, occupaient l’essentiel de l’espace sonore et de l’espace tout court. Ma mère assurait la logistique pour tout le monde, dans une soumission presque complète à son mari. Chacune de ses tentatives de rébellion se soldait par une crise violente, mon père assurant la pérennité de son règne par un mélange de froideur et d’agressivité.

Et moi alors ? Je jouais dans ma cour, celle des femmes en devenir, tout en guettant avec avidité le terrain des hommes. J’aidais ma mère à pendre le linge pendant que mes frères jouaient au foot.

A l’adolescence, j’ai développé une obsession étrange, qui ne m’a jamais lâchée, pour la seconde guerre mondiale et la résistance. Une obsession autour de la question suivante : face à un pouvoir totalitaire, cruel et déshumanisant, comment réussir à se révolter ?

De ma naissance à mon départ de la maison paternelle, l’alternative était claire : le monde des hommes ou le monde des femmes. Le monde de la violence ou le monde de la soumission. Le monde du pouvoir ou celui de la faiblesse. Le monde des cris ou celui du silence.

Je n’ai pas tellement de goût pour la servilité, et j’ai vu assez vite que la vie de ma mère n’était pas particulièrement enviable.

Alors, j’ai choisi mon camp. Je serais du côté des forts – me disais-je. Je serais du côté des implacables. Infaillible. Brillante. Indépendante. Les autres, ceux qui comptent, c’est-à-dire les hommes, seraient obligés de m’entendre. Et peut-être même de m’écouter.

Ce que je cherchais à gagner, moins que du pouvoir, c’était le respect. Une forme de reconnaissance fondamentale de mon humanité, de ma valeur et de ma dignité.

Mais plus j’affirmais ma puissance et moins le dialogue semblait possible. Plus je jouais leur jeu et moins ils voulaient de moi. Qu’il s’agisse de mon père, d’une grande partie de mes « amis », ou d’hommes envers lesquels j’entretenais un intérêt sexuel.

C’était très étrange.

Tout ce qui m’avait été présenté comme étant « bon », parce que masculin – l’affirmation de soi, des opinions tranchées, une vie professionnelle riche, et même le sport – devenait automatiquement « mauvais » ou « sans intérêt » dès que je m’y mettais.

A la fin, le même résultat : du mépris. Ma valeur toujours précaire, ma place à chaque instant, d’un simple mot, révocable et souvent révoquée.

J’ai réalisé que cette place à la table des hommes, je ne la gagnerais jamais. On me la faisait miroiter pour que je m’épuise à la tâche, en sachant très bien que jamais, jamais je n’en ferais partie.

C’était comme se réveiller d’une horrible cuite. Comme se prendre une terrible gifle, mais une gifle utile, efficace, sans cruauté. Une de ces gifles qu’on met aux gens pour les réveiller.

Depuis, l’élan de cette gifle continue de me porter.

Depuis, toute l’énergie que j’ai mise à essayer d’être respectée par des gens dont l’identité repose sur le fait d’humilier les autres, j’ai pu la canaliser vers une autre vie. Une existence à la fois neuve et très ancienne où l’approbation que je cherche à obtenir, c’est d’abord la mienne.

Depuis, j’écris. Je fais l’amour, je fais la fête, j’ai changé de travail, j’ai changé de pays, j’ai changé de corps.

La table des hommes ? Elle ne me fait plus peur, ni envie. Parfois je m’y assois, parce que je n’ai pas le choix, parce que c’est ma seule possibilité de défendre mes intérêts dans un monde construit pour les hommes et dominé par eux.

Mais je m’en relève vite.

Cette table est moisie en son cœur et empoisonne quiconque y séjourne trop longtemps.

Cette table empoisonnée, j’espère la voir un jour brûler.

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