Injuste

11/02/2021
Par JeSuisGouine

Ma grand-mère a passé les dernières années de sa vie dans un EHPAD. Une maison de retraite sans trop de moyens, où un personnel débordé faisait ce qu’il pouvait sans parvenir à empêcher qu’une épaisse odeur d’urine imprègne les lieux.

L’attitude de ma grand-mère à l’égard de ses enfants pouvait à peu près se résumer par l’adage suivant : plus tu fais des efforts, plus je serai odieuse avec toi. La fréquence de leurs visites était directement proportionnelle au nombre de remarques désagréables par minute qu’elle leur adressait.

Cette attitude me mettait très en colère, d’abord parce que ma mère en était l’une des principales victimes et aussi parce que je la trouvais insensée : ça me semblait tellement irrationnel que quelqu’un d’aussi seul, dans un environnement aussi hostile, tape sur la poignée de gens qui continuait, envers et contre tout, à lui donner de leur amour.

Avec le temps, sans tout à fait l’accepter, j’ai commencé à mieux la comprendre.

Ma grand-mère exprimait sa frustration comme elle le pouvait, quand elle le pouvait. Elle s’en prenait à celleux qui étaient là, parce que c’était tout simplement les seuls réceptacles possibles de sa douleur.  C’était injuste, destructeur, contre-productif. Et c’était aussi très humain.

Surtout, j’ai peu à peu repéré cette attitude à plein d’endroits différents de ma vie.

A un niveau individuel : moi aussi, je me mets plus facilement en colère contre celleux qui me sont les plus proches.

Et à un niveau collectif : quand une féministe en veut terriblement à une autre parce qu’elles ne partagent pas exactement les mêmes idées, parce qu’elle n’a pas exactement dit le bon mot, pour moi, c’est le même ressort.

On tape sur celles qui sont là, et celles qui au fond partagent les mêmes préoccupations– parce que nous ne sommes pas en capacité d’atteindre les autres.

Les autres ? Bernaud Arnault, Gérald Darmanin, François Pinault, Woody Allen, Vincent Bolloré, Éric Zemmour, toute la grande clique des vieux hommes blancs pleins aux as qui font le choix moralement inacceptable de détourner les yeux partout où ils rencontrent l’injustice, la violence et la domination.

Ce n’est vraiment pas facile d’être une personne sexisée en hétéropatriarcat. On a besoin, parfois, de crier notre colère. On a besoin, parfois, de retourner les coups qu’on se prend. Alors on les inflige à ceux qui ne les méritent pas.

Parce que les vrais coupables sont si loin et tellement hors de portée.

Je ne sais pas bien quoi en faire.

C’est humain.

Mais c’est injuste.

Mais c’est humain.

Dites, comment on pourrait faire pour emmerder sévèrement Éric Zemmour, et laisser tranquille la meuf d’à côté ?

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