Le bénéfice du doute

10/18/2021
Par JeSuisGouine

On n’a pas besoin de comprendre quelqu’un pour soutenir son droit à vivre comme iel l’entend.

Il y a quelques jours, je discutais avec une femme qui m’est chère. Quelqu’un d’intelligent, de sensible et de bienveillant.

Et elle m’a dit : « je ne peux pas tolérer les femmes qui font X, car c’est un comportement en contradiction totale avec ma conception de la liberté et de la dignité. Je ne comprends pas comment elles peuvent faire ça de leur propre chef, en suivant vraiment leur libre-arbitre ».

C’est volontairement que je ne précise pas de quoi il s’agissait.

J’ai en effet entendu ce genre de propos dans de nombreuses bouches, et sur des sujets très divers : le travail du sexe, les chaussures à talons, la transition de genre, le port de signes religieux comme le voile, le maquillage, le couple hétérosexuel…

Très divers, mais qui présentent un point commun : il s’agit toujours de ce qu’une personne sexisée fait, ou ne fait pas, de son corps. De son propre corps.

Le raisonnement sous-jacent est à peu près le suivant : oui bien sûr, toutes les femmes peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps… Mais si et seulement si je comprends leur réalité intime, leur réalité économique, leur réalité spirituelle. Sinon, elles ont intérêt à changer – pour davantage me ressembler.

La question, à mes yeux, ne porte donc pas sur le fait de disséquer X, et de savoir si « dans l’absolu » tel ou tel comportement est un symbole de la Liberté et de la Dignité et d’autres mots du même genre.

L’urgence pour moi, c’est de se demander : le fait de ne pas comprendre pourquoi une personne sexisée fait de son corps ce qu’elle en fait est-il une raison valable pour ne pas la soutenir ?

Et la réponse me semble très claire : absolument pas. Jamais.

Ma position est inspirée par un double souci : pragmatique et éthique.

Pragmatique : par définition, je suis limitée dans mon appréhension du monde. J’ai tout un tas de biais, pour la plupart inconscients. Me permettre de désapprouver moralement quelqu’un sur le motif que je ne comprends pas son fonctionnement intime revient à faire de mon intelligence la mesure de toutes choses.

Ça s’appelle l’universalisme, ça a déjà été tenté par des vieux hommes blancs et c’est une histoire qui finit très mal : elle conduit à rejeter toustes celleux dont l’existence et l’expérience de vie dépasse mon entendement et mes préjugés.  Ça va faire beaucoup de monde.

Ethique : je choisis de faire confiance aux personnes sexisées quant aux choix qu’iels effectuent pour leurs propres corps… car cela ne me regarde absolument pas.

L’idée que les femmes et les personnes sexisées sont par définition comptables de ce qu’ielles décident de faire avec leur corps est une idée profondément antiféministe. Et la surveillance des personnes sexisées les unes par les autres constitue, je crois, l’un des ressorts les plus cruels du patriarcat.

Elle est souvent sous-tendue par la croyance implicite qu’en se comportant d’une certaine façon, n’importe quelle femme peut « porter atteinte » à la dignité ou la liberté collective de toutes les femmes et que la façon de vivre de l’une peut « entacher » celle de l’autre.

Mais non. Ça ne marche pas comme ça. Les choix d’une personne sexisée pour elle-même ne peuvent pas, en tant que tels, être considérés comme une espèce de projet hégémonique pour l’ensemble de l’humanité. Il n’y a besoin ni de se défendre, ni se soumettre.

On peut juste reconnaître que différentes personnes vivent différentes réalités, et essayer d’écouter les revendications que portent les personnes concernées.

Ça ne veut pas dire que je soutiens n’importe qui, n’importe comment, quelles que soient ses opinions. Ni que j’évite le conflit ou les débats de fond avec les personnes sexisées : les désaccords font partie de tout mouvement politique digne de ce nom. Ils sont nécessaires et souvent fertiles.

Mais je pars du principe que le féminisme ne progresse jamais quand on réduit le droit des personnes sexisées à disposer de leur corps exactement comme elles l’entendent.

Et je garde mon esprit critique pour discuter d’autre chose. Très franchement, les sujets ne manquent pas.  

Alors, même si nous ne comprenons pas toujours la façon dont une autre vit son corps : et si on s’accordait le bénéfice du doute ?

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