Pas un hasard

08/16/2021
Par JeSuisGouine

Ce n’est pas un hasard si je suis devenue gouine à presque trente ans.

Au départ je ne comprenais pas. Je cherchais toutes sortes d’explications psychologisantes. Je me disais : peut-être que j’étais pas assez mature avant. Ou alors c’est parce que j’ai réglé ce problème avec mon père ?

J’ai l’impression désormais d’y voir plus clair.

J’ai vécu mon lesbianisme une fois solidement établie mon indépendance financière.

Depuis toujours je suis obsédée par ça, l’indépendance financière. Obsédée par l’idée de gagner de l’argent – non : de gagner mon argent. D’en mettre de côté le plus possible et de n’avoir de comptes à rendre à personne.

Dès le collège je donnais des cours du soir pour gagner des sous. C’était absurde : deux heures de bus pour gagner vingt balles – et pour en faire quoi ? Je ne sortais pas, je ne fumais pas. Les billets rejoignaient ma tirelire, dans un souci de thésaurisation qui me paraît, aujourd’hui, émouvant et glaçant à la fois.

Mes choix d’études et de carrière ont été orientés en partie par ce même aimant : le souci de gagner mon argent.

On pourrait se dire que c’est mon milieu qui m’a transmis ça. Après tout, l’accumulation du capital fait partie des traits hérités de la bourgeoisie. Mais c’est une réponse partielle : il suffit de regarder mes frères. Héritiers comme moi ? Pas vraiment. Ce qui nous sépare : héritiers tranquilles contre besogneuse inquiète. Je ne les ai jamais entendus formuler les mêmes inquiétudes que moi, jamais vus témoigner de la même peur du déclassement et de la même crainte du contrôle.

Car c’est ça au fond contre quoi je me suis défendue avec tant d’âpreté : du contrôle qu’un autre pourrait exercer sur moi en liant et déliant, à sa guise, les cordons de la bourse.

A force de tout faire en fonction de ça, et sous les vents très favorables d’une socialisation bourgeoise axée sur l’idée de réussite, j’ai fini par l’avoir, cet argent. Par en avoir beaucoup, même.

Ironiquement, je me suis alors mise en couple avec un homme qui se trouvait dans une totale dépendance économique à mon égard. Et j’ai découvert qu’inverser la dépendance, ce n’est pas créer de la liberté. J’étais incapable de le quitter pour beaucoup de raisons, et l’une d’entre elles c’était mon refus total et absolu d’être responsable de sa précarité. J’ai appris ceci : quel que soit le côté duquel on se trouve, une relation de dépendance financière grignote l’autonomie.

Cet homme a fini par partir. Il m’a fait ce joli cadeau de s’en aller.

Et là.

Première fois de ma vie que j’avais de l’argent sans devoir rendre de compte à quiconque : ni mes parents, puisque cela faisait très longtemps que je ne dépendais pas d’eux, ni mon mec, puisqu’il ne dépendait plus de moi.

Et là, je suis devenue lesbienne.

Il y a pas mal d’études économétriques qui montrent que les femmes lesbiennes gagnent, en moyenne, davantage d’argent que les femmes hétérosexuelles. La plupart du temps, ce surplus est attribué à une discrimination positive involontaire de la part des employeurs (qui associeraient le lesbianisme à des caractéristiques jugées positives : plus d’efficacité, pas d’enfant…), à une meilleure répartition des tâches ménagères et à un investissement supérieur en « capital humain » de la part des lesbiennes.

En gros, le lesbianisme permettrait de gagner plus d’argent en libérant du temps et de l’énergie. En soi, c’est déjà un constat intéressant, qui souligne a contrario à quel point les femmes sortent perdantes de l’hétérosexualité.

Mais je crois que la causalité va aussi dans l’autre sens.

Et que pour beaucoup de femmes, une situation financière stable et confortable permet, ou facilite, l’entrée dans le lesbianisme.

Non, pas un hasard si je suis devenue gouine à trente ans.

Pas un hasard, cette obsession de l’indépendance financière et ces pièces dérisoires glissées dans ma tirelire, avec application.

Sans le savoir, une prisonnière préparait son évasion.

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