Jamais

08/10/2021
Par JeSuisGouine

Je suis fatiguée d’entendre que « c’est OK pour une féministe d’avoir le fantasme d’être dominée sexuellement ».

Ce genre de message est répété sur tous les tons dès qu’on parle de sexualité hétérosexuelle. La dernière fois que je l’ai lu, c’était dans le numéro des Inrocks spécial sexe. Une sexologue nous fait profiter de sa science dans les termes suivants : « Certaines femmes viennent me voir, elles sont féministes, très engagées et elles aiment les rapports un peu brutaux, mais elles ne se les autorisent pas car cela va à l’encontre de leurs valeurs » alors que « [le sexe] est un lieu d’expression qui doit rester neutre ». 

Selon ce genre d’approche, il n’y a qu’une chose à faire avec le malaise que peut ressentir une femme féministe qui se constate excitée par la domination exercée par un homme : le mettre de côté. Après tout, la sexualité doit « rester neutre », pas vrai ?

La fréquence à laquelle les expert.e.s du sexe invitent les femmes, et spécifiquement les femmes féministes, à être OK avec leurs envies de soumission me paraît très douteuse.

D’abord parce qu’elle est à sens unique. Vous aussi, vous avez remarqué ? On voit nettement moins d’invitations adressées aux mecs cis machos pour qu’ils embrassent pleinement leur envie d’être pénétrés par tous les trous, ou bien d’être soumis – pourtant eux aussi doivent se trouver dans une contradiction entre leurs désirs et leurs convictions politiques, non ? Pourquoi on n’en parle jamais ?

La sexualité doit être neutre, mais visiblement plus neutre pour certaines que pour les autres.

Ensuite parce que prétendre qu’il n’y a dans ces interrogations, de la part des féministes, qu’une espèce de pruderie désuète, c’est réactiver avec un peu trop de complaisance le lieu commun de la féministe « coincée » qui se pose trop de questions au lieu de profiter d’une bonne levrette.

Sous couvert de déculpabiliser les femmes qui expriment ce malaise, ce genre de discours ne fait que renforcer leur solitude, en prétendant que leurs interrogations n’ont aucune pertinence et aucun fondement. 

Pourtant, difficile de ne pas voir l’évidence : non, la sexualité n’est pas neutre. Qu’autant de femmes soient excitées par des pratiques dans lesquelles elles se trouvent dans une situation de soumission à un homme n’a rien d’anodin et provient en grande partie du matraquage porno-publicitaire dans lequel nous baignons en permanence.

Je trouve pour ma part qu’il est plutôt sain qu’une femme adulte s’interroge sur la cohérence entre ses valeurs, ses désirs profonds et ses pratiques sexuelles – quelle que soit la réponse qu’elle apporte à cette question. Et il me semble que le rôle d’une ou d’un sexologue devrait être de nous aider à mener ce questionnement, plutôt qu’à l’écarter.

Je ne dis pas qu’il est opportun de juger les pratiques des personnes – hommes ou femmes – qui sont à l’aise dans la soumission et y trouvent du plaisir. Je ne dis pas non plus qu’un malaise par rapport à une pratique veut nécessairement dire qu’il faut l’abandonner.

Ce que je dis : ressentir un malaise dans sa sexualité, ce n’est jamais inintéressant, et jamais à balayer du revers de la main. Surtout pas quand on fait partie d’un groupe minorisé.

Peut-être qu’on a besoin de temps, d’accompagnement et de conseils pour se sentir bien avec des fantasmes et des pratiques qui nous déroutent. Peut-être aussi qu’il y a quelque chose de plus profond, une inadéquation entre qui on est vraiment et qui on voudrait être, ou qui on voudrait montrer. Peut-être que ce qui nous fait mouiller dans certaines situations, c’est la projection du désir de l’autre, davantage que notre propre feu.

Personne ne peut le savoir à votre place. Mais ça vaut vraiment, vraiment la peine de se poser la question.

Car le sexe n’est pas « neutre ». Jamais.

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