Capital militant

05/05/2021
Par JeSuisGouine

Je vois passer ici et là des réflexions sur le fait que le « vrai » militantisme ne se passe pas sur instagram mais « sur le terrain ». OK. Pourquoi pas. Je ne suis pas d’accord sur le fond (et j’en avais déjà parlé longuement dans un précédent post) mais soit.

Partons de cette prémisse-là.

J’entends aussi, de la part de personnes qui se définiraient sans doute comme militant.e.s, des appels à l’organisation collective, à rejoindre des syndicats, des partis, des collectifs de lutte…

Un truc me laisse hyper perplexe cependant : je ne vois pas émerger de réflexion sur les raisons pour lesquelles certaines personnes peuvent avoir des réticences à intégrer des modes d’action plus « concrets » qu’instagram ou twitter (oui, les guillemets sont nécessaires).

Au pire, on a des analyses à l’emporte-pièce sur le thème : les petit.e.s-bourgeois.e.s d’insta Vs. les militant.e.s de la vraie vie. Au mieux, comme dans l’excellent article de La Nébuleuse que je vous recommande chaudement, une liste de pistes pour « agir collectif ».

Mais nulle part on n’aborde frontalement une question quand même fondamentale : pourquoi beaucoup de gens n’y vont pas.

Une fois qu’on a conspué l’individualisme de nos sociétés contemporaines comme n’importe quel chroniqueur de droite, on fait quoi ?

D’abord, les milieux militants reproduisent les oppressions systémiques à l’œuvre dans la société et sont traversés par le racisme, la misogynie, le validisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie.

Mais je crois que le monde militant ne fait pas que « reproduire » des oppressions systémiques.

Il « produit » aussi – involontairement la plupart du temps – un certain type d’exclusion bien spécifique, lié aux savoirs et aux façons d’être au monde qui sont attendus dans le militantisme « de terrain ».

Je pense qu’un bon point de départ, ce serait de réaliser que militer demande tout un tas de capitaux symboliques, répartis de façon très inégale, et qu’on n’interroge presque jamais.

Un petit caveat en préambule : je ne peux parler que de ce que je connais, c’est-à-dire des cercles queers/LGBT parisiens. Je serais très curieuse de recueillir des témoignages sur d’autres milieux (géographiques et thématiques).

D’abord : il faut être à l’aise dans des groupes.

C’est ce que j’écris en premier, parce que c’est sans doute ce qui me pose le plus de problèmes à titre personnel. Me retrouver dans un groupe de gens que je ne connais pas et dont la bienveillance est loin d’être assurée me met horriblement mal à l’aise.

Par « mal à l’aise » je ne veux pas dire : c’est bof mais ok ça passe.

J’ai le ventre qui vrille avant d’y aller, la gorge serrée pendant, le cœur qui bat à mille à l’heure après. Et je crois que je suis loin d’être la seule.

M’infliger tout ça pour assister à une AG de quatre heures où ce sont toujours les mêmes personnes qui prennent la parole… C’est difficile. Pas impossible, mais vraiment difficile.

Ensuite : connaître les bonnes personnes.

La plupart des groupes militants ne viennent pas « chercher » les gens – par exemple sur les réseaux sociaux. Ne font pas d’appels explicites pour être rejoints. C’est comme si la majorité des collectifs s’attendaient à ce que des personnes décident spontanément de sauter dans le train en marche.

Or faire acte de candidature spontanée, ça demande du courage et/ou du réseau. Il faut savoir à qui demander et sur quel ton et à quel moment. Et ça crée un énorme biais de sélection envers des gens qui se connaissent bien (coucou l’entre-soi !) ou alors des personnalités relativement fortes, déterminées et sûres d’elles – ce qui à son tour ne contribue pas à créer un environnement confortable pour des gens plus timides, réservés ou avec une bonne vieille anxiété sociale de derrière les fagots.

Mais aussi : il est souvent nécessaire de maîtriser une certaine rhétorique militante, et je dirais même de connaître les codes d’une présentation de soi. Que les milieux militants aient leur propre langage me paraît inévitable et franchement pas grave : c’est le cas partout, on crée des codes et c’est comme ça. En revanche, que des personnes ne maîtrisant pas ces codes se retrouvent potentiellement mises à l’écart, alors que le but déclaré est de construire du collectif, c’est autre chose.

Et enfin : du temps. Ça paraît évident mais je crois qu’il faudrait vraiment se pencher là-dessus. Pas seulement le nombre d’heures dans l’absolu, mais aussi les plages horaires auxquelles on peut se rendre disponible. C’est toujours surprenant pour moi quand je vois des réunions qui se tiennent le jeudi à 15 heures. Si tu es dans le salariat, en gros, c’est mort. Et même si c’est vraiment nullos et qu’on espère fort parvenir à inventer autre chose, on est nombreux et nombreuses à avoir fait le (demi) choix d’un emploi salarié pour vivre.

Mon intention en écrivant tout ça n’est absolument pas de sous-entendre que du coup le militantisme n’est pas pour les gens comme moi et puis marre.

Ni de critiquer les militant.e.s qui font un boulot énorme et souvent ingrat.

Je me dis juste que les appels à l’action collective organisée seraient, je crois, plus efficaces s’ils s’accompagnaient de mesures pour mieux accueillir de potentiel.le.s camarades de lutte.

Quelques idées en vrac, qui ne demandent qu’à être complétées et critiquées :

  • Faire régulièrement des appels explicites pour être rejoint.e.s : autour d’un projet ou d’une lutte spécifique, par exemple, ou bien encore en donnant des exemples de compétences utiles ;
  • Expliquer clairement le processus à suivre pour rejoindre le collectif : qui faut-il contacter ? Dans quel délai peut-on attendre une réponse ? Ces informations doivent être facilement accessibles ;
  • Donner également des éléments précis sur les modes d’actions : possible à distance ? Fréquence des réunions et des actions de terrain ? Risques juridiques éventuels ? ;
  • Réfléchir en amont aux modalités d’accueil des nouvelleaux : comment s’assurer qu’iels auront un espace de prise de parole ? pourront-iels s’adresser à quelqu’un en cas d’inquiétudes, d’incompréhension, de perte de motivation ?
  • Mener en particulier un travail sur les biais du collectif : si la majorité des gens ont des profils universitaires, ça va avoir des conséquences sur la façon dont un.e nouvelleau arrivant.e se sent. Si la majorité des gens.te.s sont blanc.he.s, ça va avoir des conséquences. Si la majorité des gens sont jeunes (ou vieux), ou valides … ça va avoir des conséquences. Bref, vous voyez l’idée.

Je ne dis pas que les collectifs ne peuvent pas fonctionner sans mettre en œuvre ce type d’actions. De fait, beaucoup de groupes fonctionnent très bien sans se soucier de ces sujets, et abattent un boulot qui suscite chez moi une réelle admiration.

Je ne dis pas non plus que toustes les militant.e.sx « de terrain » possèdent l’ensemble de ces capitaux et qu’iels sont toustes parfaitement à l’aise dans les groupes, par exemple.

Ce que je dis en revanche : si on trouve tellement dommage que certain.e.s passent des heures à poster sur insta et ne se consacrent pas davantage au terrain, alors il faut se donner la peine de comprendre pourquoi.

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