Visible

04/26/2021
Par JeSuisGouine

Quand j’ai commencé à sortir de l’hétérosexualité, je souffrais de ne pas « ressembler à une lesbienne ». De ne pas avoir les codes et de ne pas même savoir les lire.

Aujourd’hui les choses sont différentes. Aujourd’hui je suis identifiée sans difficulté comme une gouine : par les autres lesbiennes, et aussi par la plupart des hétéroas.

Je suis out en famille, au travail, avec mes ami.e.s. J’ai le privilège de vivre dans un monde où je ne cours pas d’autres risques que les sourires en coin quand je parle de « ma copine », alors je le fais.

Même pas besoin de parler, d’ailleurs.

Marcher main dans la main avec ma meuf dans la rue, c’est vivre des dizaines de petits coming-out : le regard des passant.e.s nous balaie d’abord très vite, avec ce désintérêt flou des gens les un.e.s pour les autres dans les grandes villes, puis les yeux s’écarquillent légèrement sous l’effet de la surprise avant de finir sur une dernière inspection, plus scrutatrice, comme pour s’assurer que, oui : nous sommes bien deux femmes.

Et je me demande alors : ça me fait quoi, d’être une lesbienne « visible » ?

J’ai tant désiré faire la traversée. Il y a quoi, de l’autre côté ?

D’abord j’ai besoin de rappeler : il y a la visibilité que l’on choisit, et celle que l’on ne choisit pas.  Je ne sais pas ce que c’est que d’être lue comme une lesbienne « malgré soi ».

Je ne sais pas, alors je n’en parlerai pas.

Ce que je sais, en revanche, c’est que la visibilité attire les confidences.

En quelques mois, plusieurs personnes de mon entourage ont choisi de se confier à moi sur des sujets liés au lesbianisme.

Parfois c’est beau et touchant. Parfois c’est dur. Souvent je me sens démunie et j’aimerais pouvoir aider mieux, apaiser vraiment.

Les récits sont différents mais les premiers mots se ressemblent : « en fait, tu es la seule femme qui aime les femmes que je connaisse, alors… ».

Et je souris, je souris pour ne pas leur répondre : non.

Non. Je ne suis pas la seule lesbienne de leur vie, j’en suis certaine. Je suis sûre qu’ils en connaissent plein d’autres. Mais les autres, elles, sont discrètes.

Il y a une telle carence de gouines out que je me transforme en espèce de référente lesbianisme pour mon entourage hétéro ou en questionnement – assez drôle considérant l’énorme complexe d’illégitimité lesbienne que je me suis traîné pendant des années.

Être visible c’est aussi prendre le risque d’être déshumanisée par des caricatures injustes et repoussantes. Ramenée à la figure de la vilaine lesbienne agressive quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise.

Oui, être visible m’apporte aussi du mépris – et pas que de la part des hétéroas. Certains hommes homosexuels et même certaines lesbiennes achètent à fond le discours selon lequel « il ne faut pas s’afficher non plus ».

Un peu comme si ne pas cacher son lesbianisme, c’était faire preuve d’une forme de mauvais goût. Quelque chose de l’ordre du vulgaire. De l’obscène.

J’ai déjà entendu certaines lesbiennes me reprocher, à demi-mot, « d’en faire trop ». D’avoir l’air « trop » gouine. Je serais prête à parier que les mêmes personnes m’auraient critiquée, il y a quelques années, pour ne pas l’être « assez ».

Ce n’est pas si surprenant au fond. Pourquoi les hétéroas seraient-ils les seul.e.s à maîtriser l’art délicat des injonctions paradoxales ?

Être visible me protège cependant.

Je n’entends pas les « blagues » homophobes que se coltine ma meuf, dont le style plus fem est illisible aux yeux des cishets. Quand je suis là, les gens se tiennent – sur ce sujet du moins – à peu près à carreau. Car Dieu seul sait de quoi serait capable une gouine en colère, pas vrai ?

Le plus bizarre, c’est que ma visibilité lesbienne se transmute en invisibilité dans l’espace public.

C’est-à-dire : ne plus envoyer de signaux pouvant être lus comme des serments d’allégeance au système hétéropatriarcal me rend indétectable aux yeux de beaucoup d’hommes. Inexistante.

J’ai vraiment senti la différence quand je me suis rasé la tête. Une coupure nette, radicale.

L’heure d’avant, le regard de certains hommes s’appesantissait sur moi. Celle d’après, j’avais disparu de la carte.

C’est une disparition reposante ; un soulagement. Un véritable privilège que celui de l’indifférence.

Mais une disparition temporaire : l’intérêt des cishets renaît dès lors que j’exprime de la tendresse physique pour une autre femme. Je peux presque voir les tentacules visqueux de l’imaginaire porno-hétéro s’élancer vers nous, et les projections malsaines qui vont avec.

Ce n’est pas toujours facile pour moi d’être une lesbienne visible.

Ce n’est pas toujours facile et ce n’est pas non plus courageux, ni héroïque. C’est juste souvent inévitable, et parfois nécessaire.

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