Comme ils peinent

04/23/2021
Par JeSuisGouine

Comme ils peinent à le dire.

C’est stupéfiant comme ils peinent à le dire.

Le mot reste bloqué dans leur gorge, dans leurs points de suspensions, dans la voix qui s’éteint incertaine.

Pourtant ils le connaissent, ce mot, j’en suis certaine.

Ils ne l’ont pas beaucoup entendu, c’est vrai. Et quand ils l’ont lu, sans doute était-ce au détour d’une page sur laquelle des femmes nues gémissaient trop fort en se frottant sans conviction.

Mais tout de même.

Je suis naïve peut-être.

Tout de même ça me surprend, le point auquel ils peinent à le dire.

On dirait une épine enfoncée dans leur gorge, une pointe douloureuse qu’ils doivent laisser là, surtout ne pas extraire, je ne sais pas pourquoi.

Et leurs silences menacent ma parole. Leur sourire hésitant, leur gêne, leur peine à dire ce mot, rien qu’un tout petit mot, font comme une ombre sur le point de m’engloutir.

Pas malveillante, cette ombre. Oui d’accord. Pas besoin de malveillance pour ensevelir, pour recouvrir, pour cacher.

« Alors comme ça tu es ?… »

La voix reste suspendue, la phrase ne se termine jamais.

Quelle est la peur qui les retient là, au seuil du mot ? Quel est le visage de leur frayeur ?

Et alors pour faire fuir le monstre qui les empêche de parler, ou bien plutôt pour leur montrer que les monstres n’existent pas, ou peut-être encore pour prendre ce monstre dans mes bras puisqu’il fait partie de moi et que les monstres sont (comme chacun sait) infiniment plus beaux, plus doux, plus tendres que les gens normaux –

Je prends le relais de leur crainte et je réponds : oui, je suis lesbienne.

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