Activisme performatif et consumérisme militant

11/30/2020
Par JeSuisGouine

On voit beaucoup tourner en ce moment sur les réseaux la notion d’activisme performatif.

L’idée est la suivante : certaines personnes utilisent les réseaux sociaux pour mettre en scène une activité militante leur rapportant un certain crédit social, sans dévouement réel à la cause en question.

On peut penser à une personne blanche qui partagerait du contenu anti-raciste sans rien faire d’autre, par exemple, ou bien à un mec cishet qui reposterait des slogans féministes sans action concrète. Ces deux personnes peuvent ainsi bénéficier d’une image progressiste sans prendre le risque d’un engagement réel et utile aux personnes concernées.

L’activisme performatif est donc critiqué à deux égards : d’abord, parce qu’il est inefficace, ensuite, parce qu’il n’est pas désintéressé.

J’aime ce concept en ce qu’il pose des mots sur une réalité et nous permet de la penser.

Et je suis moi aussi très agacée de voir certain.e.sx afficher « en ligne » une radicalité dont iels seraient incapables dans la « vraie vie ».

Mais je le trouve dangereux.

La notion d’activisme performatif ouvre grand la porte à l’établissement de hiérarchies fondées sur la pureté militante, c’est-à-dire des jugements qualitatifs sur la nature de l’engagement des militant.e.sx – avec en sous-texte l’idée que l’engagement sur les réseaux « ne suffit pas ».

Même si les personnes qui rédigent ces textes s’en défendent, je vois quand même traîner l’idée que certaines formes d’engagement sont plus « méritantes » que d’autres.

Et je n’arrive pas à me débarrasser de la désagréable impression qu’on passe trop de temps à vérifier que lea militant.e d’à côté en fait assez et le fait assez bien, au lieu de se concentrer sur ce que nous-mêmes on est capable de faire – et comment.

C’est un fait : tout le monde n’a pas le même niveau ni les mêmes modes d’implication dans une lutte.

Considérer que toustes celleux qui n’ont pas notre niveau d’engagement et de déconstruction sont des social-traitres, ça m’intéresse très modérément.

Plus sournoisement, l’activisme performatif n’est pas critiqué seulement au nom de son absence d’efficacité, mais aussi en raison de son caractère « intéressé ». Du fait que les gens qui mettent en scène leur progressisme en attendent une rémunération symbolique.

Et on voit parfois affleurer dans ces textes l’idée selon laquelle le « vrai » militantisme serait mené par pure conviction, sans  rien attendre en retour.

Honnêtement ?

Je n’y crois pas.

Dans ma grille de lecture du monde, les gens militent en grande partie par conviction, oui. Mais aussi pour tout un tas d’autres raisons.

Iels ont envie de rencontrer des ami.e.sx, de se prouver qu’iels en sont capables, de choper…

Et on aime obtenir de la reconnaissance, aussi.

C’est humain. Je ne trouve pas ça « moins bien ».

Et d’ailleurs, affleure dans les critiques de l’activisme performatif une certaine frustration de la part des militant.e.sx dont le travail est plus discret et qui voudraient, justement…. Davantage de reconnaissance.

Le problème n’est donc pas, à mes yeux, d’attendre une forme de reconnaissance pour son engagement. Ni même de militer dans ce but.

Pour réfléchir à l’activisme performatif, je crois qu’il faut cesser de se concentrer sur les individus qui s’y adonnent – cesser de s’enfermer dans un jugement moral pour savoir si Machine milite « mieux » que Bidule.

J’aimerais que l’on regarde plutôt le système qui autorise, encourage et récompense un « engagement » factice. Qui encense celleux dont le fil est une succession de slogans accrocheurs en oubliant que d’autres remplissent pendant huit heures un dossier de subvention.

Ce système, c’est nous.

C’est nous qui ne prenons pas le temps de remercier les bénévoles d’encadrement d’une manif.

C’est nous qui likons des contenus à tout va sans prendre le temps de remonter à la source et d’identifier qui a produit le contenu et dans quelle visée.

C’est nous qui nous rendons à des événements militants comme on va au cinéma : on pose ses fesses, on observe, on repart en débattant des choix discutables du réalisateur.

Pour que l’activisme performatif puisse exister, il faut que d’autres soient dans le consumérisme militant.

Il est plus facile de critiquer les prestidigitateurs pour la vanité du spectacle que de reconnaître qu’on forme une partie du public.

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