Une vie de merde

11/26/2020
Par JeSuisGouine

Cher ami hétéro,

Tu peux faire partie des dominants et avoir une vie de merde.

Affirmer que les hétéros occupent une position de domination par rapport aux transpédégouines ne veut pas dire que tu te réveilles chaque matin avec un sourire béat en t’exclamant : « wow, c’est grave bon d’exploiter les minorités sexuelles ! ».

Ca ne signifie pas non plus que les transpédégouines passent leur journée à pleurer en se griffant le visage de désespoir.

Tu as l’impression qu’on réussit malgré toutes les oppressions à vivre, à jouir et à rire ? Tu as raison. Je préfère mille fois ma vie gouine à mon passé d’hétéra.

Peut-être que toi en revanche tu as vécu de durs traumatismes, que tu te sens seul et triste, que ta meuf t’a largué, que le sens de la vie t’échappe. Tu as ma toute ma compassion, parce que c’est dur d’être une personne humaine souvent.

Néanmoins : tu restes un dominant dans le système de genre.

Car il faut réfléchir « toutes choses égales par ailleurs ».

Je m’explique : les transpédégouines *aussi* se font larguer. Iels *aussi* traversent des mauvaises passes. Iels *aussi* peuvent regarder le plafond des heures englouti.e.sx par une tristesse sans début et sans fond.

Mais en plus de ça, iels vivent dans un système qui n’est pas conçu par elleux, pour elleux, autour d’elleux – et ça nous inflige tout un tas de trucs supplémentaires, que tu ne peux même pas imaginer. De la discrimination à l’embauche aux insultes dans la rue en passant par les viols punitifs et les thérapies de conversion et les regards en coin de Mamie.

C’est dur pour tout le monde la vie, mais pour certain.e.sx les obstacles ne sont pas incidents : ils se dressent sur notre chemin suivant une logique bien précise, qui est celle de l’hétéropatriarcat, et qui vient s’ajouter au merdier général dans lequel tu te débats aussi.

Quand on te dit que tu es dominant, ça ne veut pas dire que tu es heureux, ni que tu es un connard, ni que tu mérites le bûcher.

Juste que tu fais partie d’un groupe qui tire des bénéfices de l’exploitation d’un autre. Que tu n’es pas un pur individu et que tu occupes une position dans l’espace social, qui t’assure certains privilèges – même si tu ne les remarques pas toujours.

Cher ami hétéro, ton malheur personnel n’annule pas le fardeau collectif des dominé.e.sx.

Symétriquement, la domination exercée par les hétéros sur les « minorités sexuelles » n’annule pas non plus ton vécu et tes souffrances.

En fait, ces deux choses n’ont tout simplement aucun rapport.

Et ton insistance à les dresser l’une contre l’autre me laisse perplexe.

Cher ami hétéro, je ne te demande pas de choisir entre ta douleur et la mienne – la nôtre.

Ce que je te demande, c’est de comprendre la différence entre des difficultés individuelles et un système d’oppression systémique. C’est de saisir qu’on ne va pas mener une politique publique pour éviter que ta meuf te largue, mais qu’il faudrait peut-être faire quelque chose quand l’espérance de vie des femmes transgenres est inférieure à quarante ans.

Cher ami hétéro, comment espères-tu que ta souffrance personnelle soit entendue quand tu mets tant d’énergie à ne pas accueillir celle de millions d’autres ?

Avec tendresse,

Ton amie gouine

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