Difficile et périlleux

11/23/2020
Par JeSuisGouine

Pour s’éduquer, il ne suffit pas de « juste écouter ».

Comme beaucoup, je suis convaincue que la construction d’une société plus juste, plus douce et plus libre nécessitera d’entendre et de respecter la parole des concerné.e.xs, quel que soit le sujet envisagé.

En revanche, je suis de plus en plus mal à l’aise quand je lis sur les réseaux sociaux, en réponse à des personnes jugées maladroites ou inéduquées, qu’il faut « juste écouter les concerné.e.xs » pour grandir et apprendre.

“Juste écouter”, comme si c’était simple.

Comme si c’était facile – et que celleux qui n’arrivent pas à « juste écouter » font forcément preuve de mauvaise volonté, de bêtise, de malveillance ou d’un mélange des trois à proportions variables.

Et j’ai l’impression de vivre un immense paradoxe au sein des milieux queers et militants.

Nous plaçons l’écoute au centre de nos valeurs tout en ne parlant jamais des difficultés qu’elle soulève.

Nous faisons semblant qu’il « suffit d’écouter » alors que nous savons toustes très bien à quel point, parfois, entendre l’autre est exigeant.

Lequel, laquelle d’entre nous peut sincèrement se prévaloir d’avoir toujours su s’ouvrir face à un discours qui venait lea chercher dans ses vulnérabilités ? D’avoir, à chaque instant, été en mesure d’entendre les mots et de faire de la place aux vécus de personnes que nous considérions différentes ?

Moi, je ne le peux pas.

Et au regard du tombereau de témoignages sur les violences intra-communautaires, je crois pouvoir affirmer que la plupart d’entre nous sommes dans le même cas.

Nous avons beau nous sentir oppriméexs, nous avons beau souffrir du manque d’empathie et de considération d’une société hétéronormée, quand vient notre tour d’écouter et d’accueillir : il nous arrive aussi d’échouer.

Et nous continuerons d’échouer si nous ne regardons pas le problème en face.

Nous continuerons d’échouer si nous n’admettons pas, d’abord, qu’il y a un problème et un enjeu.

Ce problème est le suivant : « juste écouter » est un acte difficile. Périlleux.

Accueillir la parole de l’autre n’a rien de passif : cela nécessite d’être solidement ancré.e en soi-même. D’avoir fait la paix avec ses peurs et ses failles, d’avoir identifié les déclencheurs qui nous conduisent à nous refermer pour ne pas devoir affronter notre propre culpabilité et d’avoir établi l’intention, généreuse et altruiste, de les dépasser.

Écouter vraiment, c’est prendre le risque de voir abattu d’un souffle son château de cartes intérieur.

Quand on a vécu des traumas, grandi dans le rejet et souffert plus souvent qu’à son tour, il est parfois insupportablement difficile de prendre ce risque.

L’exercice est d’autant plus redoutable que nous avons grandi dans l’idée, parce que c’est ce que la société nous a appris, que l’autre auquel nous cherchons à nous ouvrir est dangereux.se, imprévisible, déviant.e et que nous devrions nous en méfier.

Car alors notre rejet ne nous apparaît pas comme une violence – ce qu’il est pourtant – mais comme une réaction saine de protection face à ce qui est perçu comme une agression.

C’est ce qui arrive par exemple quand une hétéra essaie d’écouter une gouine et qu’elle la trouve instinctivement « trop vindicative ». Quand une personne blanche essaie d’écouter une personne racisée et qu’elle se sent « agressée ». Quand une personne valide essaie d’écouter une personne handicapée et qu’elle la trouve « trop radicale ».

C’est une terrible violence faite à la personne qui n’est pas écoutée.

J’en ai pleuré parfois, de ces murs contre lesquels venaient se heurter mes mots pour me revenir en rafale.

Dire que cette terrible violence n’est pas nécessairement infligée par pure bêtise ou mauvaise volonté, ce n’est pas la minimiser.

Au contraire : c’est se donner les moyens de la dépasser.

Puisque l’écoute n’est pas toujours innée, il faut la bâtir. Ensemble.

Il faut que nous réfléchissions aux conditions qui favorisent une écoute empathique et bienveillante et à celles qui la font disparaître.

Il est vital que nous arrivions à nous écouter quand nous sommes mal à l’aise, quand nous avons peur, quand nous ressentons de la colère.

Je pense que nous aurions beaucoup à gagner si nous reconnaissions collectivement que l’écoute est un savoir-faire qui, comme tout savoir-faire, nécessite patience et pratique pour se développer.

Si nous admettions que l’écoute est parfois difficile, y compris et surtout pour des personnes qui se sentent opprimées.

Si nous organisions des formations à l’écoute active.

Si nous donnions, avant un atelier, un groupe de parole ou une AG, quelques conseils pratiques sur la façon non pas seulement de parler, mais d’écouter.

Pour moi, plutôt que de répondre : « tu n’as qu’à nous écouter », il serait plus pertinent de dire : « il faut que tu apprennes à nous écouter » et même : « il faut que nous apprenions à nous écouter ».

Je sais bien qu’il y aura des gentes qui foutront tout ça à la poubelle avec un haussement d’épaules. Qui ricaneront, satisfaites d’elleux-mêmes, sans se poser la moindre question. Que l’idée même de se former à l’écoute et de s’interroger sur leurs peurs ne traversera jamais.

Tant pis pour elleux.

Et j’entends déjà les critiques militantes sur le mode : ce n’est pas à nous de modérer notre parole pour faire plaisir aux dominants.

Je suis d’accord.

Il ne s’agit pas d’édulcorer nos discours dans la crainte de blesser l’autre et spécialement pas de modérer nos propos pour ne pas trop déranger les mâles cishet hétéros blancs.

Au contraire : le but est bien que nos discours, tous nos discours se déploient dans leur plénitude. Que leur radicalité rayonne.

Et d’abord, et surtout : au sein même de nos milieux militants.

Car si nous ne parvenons pas à nous écouter, nous n’avons aucune chance d’être entendu.e.sx.

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