To bie or not to bie

10/07/2020
Par JeSuisGouine

Il y a quelques années j’utilisais des applis pour rencontrer des meufs. Je me définissais comme bisexuelle à l’époque.

Et pourtant, à la lecture des descriptions de profil, j’avais moi-même une préférence pour les meufs qui se disaient lesbiennes.

Aujourd’hui, je suis en couple avec une femme bisexuelle. Si je suis totalement honnête avec moi-même, je dois bien reconnaître que : ça m’insécurise encore.

C’est d’autant plus absurde que mes propres attirances sont multiples. On pourrait croire que mon vécu intime étant pansexuel, j’accueillerais la bisexualité à bras ouverts.

Mais non. Avoir subi la biphobie ne m’en immunise pas, loin de là.

Alors, cette biphobie intériorisée, que me dit-elle ? De quoi ma peur des femmes bisexuelles est-elle le nom ?

Une partie de la biphobie – qu’on pourrait définir, pour être large, comme le fait de ne pas considérer que la bisexualité est une orientation sexuelle aussi légitime qu’une autre – repose sur les mêmes ressorts que l’homophobie. C’est le cas par exemple si on souhaite à une meuf qui se dit bie de « redevenir hétéro » ou bien de « choisir les hommes ». Je ne m’étendrai pas là-dessus, car beaucoup de choses pertinentes ont déjà été dites et redites sur l’homophobie – et mieux que je ne saurais le faire.

Je ne vais pas non plus parler ici des hommes bisexuels, même si le sujet est passionnant, car c’est une réalité que je ne connais que de très loin.

Ce que je trouve particulièrement frappant, c’est que la biphobie la plus violente et la plus assumée s’exprime souvent au sein de milieux prétendument woke : j’ai nommé la communauté lesbienne.

Et j’aimerais comprendre ce qui se joue dans les jugements et le rejet des meufs bisexuelles par les gouines – d’abord parce que je voudrais moi-même m’en affranchir bien sûr. Mais ce n’est pas tout : ces crispations autour des personnes bisexuelles disent beaucoup, je crois, de l’homophobie et de la misogynie intériorisées par de nombreuses lesbiennes.

La première forme que prend la biphobie, c’est la négation pure et simple de son existence. Tout le monde serait soit homo, soit hétéro, et celleux qui se prétendent bies vivraient seulement une forme de confusion temporaire. 

Les bies seraient immatures, indécises – ce stéréotype réveillant la vieille conception freudienne selon laquelle on naîtrait bi et que l’on « mûrirait » ensuite vers l’hétérosexualité, tout parcours déviant étant une forme d’échec du mûrissement sexuel (pas merci Freud).

Ce cliché est d’autant plus pernicieux qu’il n’est pas rare que la bisexualité soit, en effet, une première étape vers l’affirmation d’une homosexualité sans partage.

Alors évidemment des bisexuelles indécises il y en a sûrement plein et ça peut être très lourd à vivre dans une relation, mais c’est leur indécision qui pose problème, pas leur bisexualité – et des gouines qui ne savent pas ce qu’elles veulent et finissent par te briser le cœur, il y en a hélas un bon petit paquet aussi.

Alors pourquoi on a tellement de mal à admettre, tout simplement, que la bisexualité existe ?

Je crois que le problème est très profond : on a beaucoup de peine à penser et accepter une orientation sexuelle qui ne coïncide pas avec des pratiques, et en particulier avec des pratiques de couple. Comme s’il fallait la validation d’une relation pour accepter l’orientation de la personne.

Or par définition, quand on est bisexuel.le, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir d’identité entre une relation donnée et notre orientation sexuelle. On noue des relations tantôt homo, tantôt hétéros : pas les deux à la fois, avec la même personne.

Le seul cas où la bisexualité est « visible » d’une façon légitime aux yeux de celleux qui n’arrivent à distinguer les orientations des pratiques, c’est quand  la personne relationne en même temps, et de façon publique, et en y accordant plus ou moins la même énergie, avec des personnes qui ne sont pas du même genre.

Seulement, c’est plutôt rare.

Je pense d’ailleurs que c’est exactement pour ça qu’est aussi répandu le stéréotype selon lequel toustes les bisexuel.le.s seraient vouées à une activité sexuelle intense et permanente avec des personnes de genres différents : c’est tout simplement le seul cas dans lequel cette orientation sexuelle est reconnue comme valide.

Du coup, si quelqu’une se dit bisexuelle sa parole est immédiatement remise en cause, sauf si la personne relationne avec des personnes de plusieurs genres en même temps – et alors là tout le monde pousse de hauts cris sur le thème « ah oui c’est une bisexuelle qui couche avec la terre entière, comme elles le font toutes ».

Et la boucle est bouclée, on « prouve » les stéréotypes sur les bies qui auraient toutes nécessairement un comportement sexuel intense et aventureux tout en niant que des bies en couple exclusif puissent exister : si ielles étaient bies « pour de vrai », alors ielles coucheraient avec tout.e le monde…

La première étape je crois pour lutter contre la biphobie, c’est de dire clairement que quelqu’un a le droit de se définir d’une façon qui n’appelle aucune « preuve » concrète et immédiate. Que le gatekeeping fondé sur le délit de mauvaise gueule/de mauvaise vie sexuelle, ça n’est plus acceptable.

Et ça, il n’y a pas que les bisexuelles qui ont à y gagner.

Si on parle maintenant du point de vue de celleux qui admettent bien que la bisexualité existent, mais ne l’acceptent pas avec tranquillité, l’affaire se corse encore.

De ce point de vue, je trouve frappante l’asymétrie entre la position des mecs hétéros et des meufs gouines par rapport aux meufs bisexuelles. Le plus souvent les mecs cishets trouvent ça « cool » voire « sexy » qu’une meuf aime aussi les meufs, en y associant un imaginaire porno fait de plans à trois où deux filles manucurées s’occupent d’un mec en se touchant vaguement les seins de temps à autre.

De leur côté, pas mal de lesbiennes semblent juger au mieux menaçant, au pire dégradant qu’une meuf soit aussi attirée par les hommes : « elle va me tromper ! » ou encore « elle me quittera pour un homme ».

Ce n’est pas un hasard.

Cette asymétrie reflète celle des positions de pouvoir dans un système hétéropatriarcal, où le sommet de la pyramide sexuelle – toutes choses égales par ailleurs – est occupé par les mecs cishets et où les meufs gouines sont loin, loin en bas.

Paradoxalement, les mecs cishets qui voient la bisexualité comme un bonus marrant et les meufs lesbiennes qui la perçoivent comme un énorme danger disent exactement la même chose : que sur le plan relationnel et sexuel, une femme ne peut pas réellement entrer en compétition et gagner contre un homme hétéro.

Honnêtement ? Que certaines meufs aient du mal à se penser elles-mêmes comme des « rivales » viables et crédibles face à des mecs cishets, je peux le comprendre.

Je sais que c’est faux.

Mais je peux le comprendre.

La société toute entière nous pousse vers l’hétérosexualité.

Et je ne parle pas que de la pression de Tante Mauricette à relationner dans un couple hétérosexuel.

Je parle aussi de la façon dont les hommes sont valorisés, même au sein d’interactions banales, de la façon dont on est dressées à leur laisser de l’espace et à chercher leur attention. Pour l’avoir vécu, ce n’est pas particulièrement agréable de voir à quelle vitesse un grand nombre de femmes – bisexuelles ou pas, d’ailleurs – oublient les meufs quand un homme est dans la pièce.

Je parle aussi de la multiplicité des lieux de drague hétéro, quand les espaces lesbiens sont invisibilisés, difficiles à trouver et à pénétrer. (Oui, ok, la Mutinerie. Tu as déjà essayé d’aller à la Mutinerie seule, à presque trente ans, sans une joyeuse bande de potes gouines autour de toi ? Moi, je l’ai fait. Et ce n’était pas particulièrement marrant).

En tant que femme bisexuelle, il me semble que si on ne pose pas un choix en direction du  lesbianisme et/ou qu’on ne connaît pas bien les milieux lesbiens, il est statistiquement plus probable de finir dans un cadre hétéro. À ma connaissance, ça reste plus facile de rencontrer des mecs hétéros que des meufs gouines.

Du coup, face à une meuf bisexuelle qui n’a pas un discours politique fort sur le choix du lesbianisme, j’avoue que j’ai peur.

Je n’en suis pas fière, mais j’ai peur qu’elle finisse par retourner avec un mec.

Mais quand j’ai dit ça, je suis loin d’avoir épuisé le sujet. Les gouines biphobes ne sont pas juste de petites choses insécures qui doutent de leur capacité à « l’emporter » auprès d’un mec.

Il y a une dimension plus sombre : tout cet imaginaire selon lequel une meuf bisexuelle qui pratique l’hétérosexe serait une « traîtresse à la cause », voire qu’elle sortirait souillée ou salie de ses relations sexuelles avec des hommes.

Les gouines biphobes ont l’air de penser que, dès lors que s’établit un rapport de désir entre une femme et un homme, alors celle-ci est nécessairement dégradée, forcément esclave du male gaze. Non seulement une femme qui aime le sexe avec les hommes serait une « dépravée », mais son désir sexuel envers des hommes la dégraderait. La diminuerait. La subjuguerait.

Les lesbiennes biphobes appliquent aux relations sexuelles hétéro exactement la même logique que certains mecs cishet qui ne veulent pas toucher à une fille qui n’est plus vierge au motif qu’elle ne serait plus « pure » après ça.

Une logique profondément misogyne, donc.

Là encore, tout l’enjeu consiste à ne pas nier le morceau de réalité à partir duquel ce délire s’élabore. L’hétérosexualité est ce qu’elle est, c’est-à-dire ni particulièrement jolie ni particulièrement tendre. Et personnellement les relations de séduction avec les hommes me laissent au mieux perplexe, au pire dans un profond dégoût de ce que je suis censée performer.

Mais c’est une chose de dire que le sexe hétéro peut être très problématique pour les femmes à bien des égards, et c’en est une autre de dire qu’une meuf qui a couché avec un mec est « salie ».

Non, elle n’est pas salie.

Au mieux, elle a passé un très chouette moment.

Et dans le pire des cas, même si ça s’est horriblement mal passé, la valeur intrinsèque d’une femme ne sera jamais dégradée par du sexe avec un homme – c’est plutôt la valeur intrinsèque d’un homme violeur qui mérite interrogation, je crois.

Dans tout ce qui précède je n’ai pas précisé que je parlais de mecs cis, et j’ai eu tort.

Oui, parce que je serais prête à parier que les meufs qui deviennent blêmes à l’idée que leur copine ait couché avec des hommes se détendraient tout de suite s’il s’agissait de mecs trans non opérés.

Ce n’est donc pas tant les hommes qui posent problème que les pénis, parce que traîne quelque part l’idée que les pénis sont dangereux et mauvais, avec une fausse équation selon laquelle : phallus = homme, or homme = violence, donc phallus = violence. Ce qui participe à la violence que subissent les femmes trans dans les espaces gouines, en laissant dans un impensé total l’existence de phallus de femmes ou de personnes non-binaires.

Et quand quelque chose n’est pas pensé, ce n’est pas un hasard : c’est pour l’empêcher d’exister.

La biphobie c’est encore du sexisme et singulièrement du cis-sexisme. C’est encore de la misogynie, et singulièrement de la transmisogynie. La biphobie des gouines, c’est le patriarcat intériorisé.

Alors détricotons la couverture puante de la biphobie.

Pour les personnes bisexuelles d’abord, et aussi pour toutes les autres – pour nous toustes qu’elle empêche de respirer.

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