La question n’est pas là

09/21/2020
Par JeSuisGouine

Souvent, très souvent, je lis sur des posts militants que : « l’homosexualité n’est pas un choix ».

Et c’est toujours comme une petite déchirure à l’intérieur, quand je lis ça.  

Parce que c’est une stratégie de défense qui nie l’existence de gens comme moi.

Et le pire, c’est que je pense que cette stratégie de défense, au fond, ne nous aide même pas.

Je parle de « stratégie de défense » car cette phrase est presque toujours mobilisée pour défendre les droits des individus, des couples et des familles non hétéronormées.

Presque toujours en réponse à des homophobes qui disent, en substance : « vous avez choisi d’être un.e sal.e déviant.e, alors assumez-le et acceptez d’être traité.e en conséquence : comme un.e citoyen.ne de second rang ». Acceptez de ne pas pouvoir vous marier. Acceptez de ne pas pouvoir faire d’enfants, ni en adopter. Acceptez d’être moqués, frappés, oubliés.

Ou alors : « vous avez fait un choix, et nous allons vous le faire regretter » – je pense aux terribles thérapies de conversion qui continuent de sévir en France et dans le monde.

Face à ça, on répond qu’on ne choisit pas notre orientation sexuelle – et donc qu’il est tout aussi injuste de nous discriminer en raison d’une caractéristique indépendante de notre volonté, qu’inutile d’essayer de nous faire changer.

Et je voudrais dire tout de suite deux choses.

D’une part, bien sûr qu’on ne choisit pas son orientation sexuelle comme on saisit un paquet de biscuits ou un autre sur les rayons du supermarché. Évidemment que nos vies, nos parcours sont plus complexes que ça.

D’autre part, je ne nie pas, à aucun moment, que pour certaines personnes, peut-être majoritaires au sein de la communauté LGBTQI+, l’orientation sexuelle et les pratiques sexuelles sont vécues sur le mode de l’évidence et que la notion de « choix » n’y joue absolument aucun rôle.

Je ne nie pas que certain.e.xs l’ont su, depuis toujours ou presque. Sans rien pouvoir y changer. Sans aucune marge de manœuvre.

Je ne nie pas non plus que cela puisse être source de souffrance. Que certain.e.sx d’entre nous aient pu se dire : « j’aurais voulu être différent.ex, mais je n’ai pas le choix ».

Que beaucoup d’entre nous aient envie de clamer : « je n’ai pas eu le choix », je l’entends et je le respecte. Profondément.

Je comprends que ces personnes aient envie de bondir quand certain.e.s, le plus souvent avec un sous-texte homophobe, annulent leurs expériences et leur sensibilité en décrétant que « les homos ont fait un choix ».

Néanmoins, je pense que la réponse consistant à affirmer et répéter que l’« on ne choisit jamais » est problématique.

Parce que cela annule d’autres expériences, d’autres vécus, d’autres sensibilités.

En transformant en vérité générale ce qui relève d’un vécu intime propre à chacun, on se fait piéger dans la logique homophobe selon laquelle le seul truc qui pourrait justifier, éventuellement, de ne pas nous traiter comme des sous-merdes, ce serait de nous considérer comme des victimes de notre orientation sexuelle.

Des déviant.esx malgré nous.

La rhétorique de l’absence absolue de choix permet de naturaliser l’hétérosexualité au passage.

Tiens donc.

Comme par hasard, le seul truc qui pourrait “justifier” l’homosexualité aux yeux des homophobes – à savoir, naturaliser l’orientation sexuelle -, c’est aussi précisément le point qui permet d’asseoir le régime hétérosexiste comme régime hégémonique.

Non.

Je refuse d’avoir des droits sur la base de ma soumission à un régime hétérosexiste reconnu d’emblée comme naturellement majoritaire, naturellement dominant.

On ne mérite pas le respect « parce qu’on n’a pas le choix ».

On mérite le respect, point.

Et on a tout à fait le droit d’avoir envie de sortir de l’hétéropatriarcat.

Propose-t-on à une personne en couple hétéronormé, qui ne peut pas avoir d’enfant avec son ou sa conjoint.e actuel.le, d’aller se trouver un.e autre partenaire plus fertile ? Non. Là, on ne mobilise pas l’argumentaire du choix. Parce que le choix – qui, dans ce cas, a bien été effectué – est posé d’emblée comme légitime.

D’ailleurs, en ce qui me concerne, il y a une part de choix dans le fait ne pas être en couple avec un homme cis.

Je ne sais pas combien nous sommes – mais je suis à peu près certaine de ne pas être la seule. Toutes les personnes dont les attirances ne vont pas que vers un genre, ou bien ne sont pas structurées par le genre, font face à une forme de choix.

J’ai bien dit : une forme de choix.

Et alors ?

Cela justifie-t-il le moindre début de discrimination à mon égard ? Pouvoir relationner avec un homme cishet et choisir de construire ma vie avec une meuf, cela fait-il de moi une lesbienne de seconde classe ? Suis-je moins légitime ? Mérité-je de subir une « thérapie » pour me faire revenir dans l’hétéropatriarcat si celle-ci a une chance de « réussir » ?

Dès lors que mon homosexualité n’est pas vécue sur le mode de l’évidence, que je n’ai pas « toujours su », dès lors que j’ai la conviction intime que, dans des circonstances différentes, j’aurais pu emprunter d’autres chemins – ma vie de couple doit-elle être réduite à un caprice ? Mes projets d’homoparentalité, à un luxe inutile ?

Je ne crois pas.

Je crois que la société doit du respect à mon couple car un couple non hétéronormé est tout aussi valide qu’un couple hétéro.

Je crois que la société doit du respect à ma famille car une famille non hétéronormée est tout aussi valide qu’une famille hétéro.

Je crois que j’ai le droit de vivre gouine, parce que c’est tout aussi valide que de vivre hétéra.

Face aux homophobes, la question n’est pas de savoir si j’ai eu le choix ou pas.

La question est de savoir si vivre une vie hors de l’hétéropatriarcat justifie que je subisse la moindre discrimination.

Et à cette question, je réponds : non.

Parce que j’exige le droit de sortir de l’hétéropatriarcat.

Que je le vive comme un choix ou pas, face aux homophobes la question n’est pas là.

J’exige le droit de sortir de l’hétéropatriarcat, et ça s’arrête là.

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