Drama !

09/14/2020
Par JeSuisGouine

Il paraît qu’on aime le drama chez les gouines et on a même un mot pour ça : le dramagouine.

Cette expression renvoie au terme dramaqueen, un mot qui sert à tourner en dérision les meufs qui « font du drama ». Entendre : qui expriment trop haut et trop fort leurs émotions et leurs sentiments, avec l’idée sous-jacente d’une immaturité voire d’une faiblesse. Le mot est presque toujours utilisé dans un contexte péjoratif, pour diminuer la valeur et la légitimité du discours de l’autre – « oh, fais pas ta dramaqueen ! ».

Le dramagouine, lui, renvoie plus précisément à deux types de situation.

D’un côté, une relation entre meufs ou personnes afab au sein de laquelle les émotions seraient « excessives » (sens proche du terme « dramaqueen ») : on s’écrit des textos mélodramatiques et longs comme le bras à une heure du matin, on se déchire et on se réconcilie tous les trois jours…

De l’autre, un petit groupe de meufs/personnes afab marqué par un riche historique de relations romantico-sexuelles – « tout.e le monde est l’ex de tout.e le monde », en gros) – qui créerait un terreau favorable à des difficultés et des crises sentimentales récurrentes.

Le terme « dramagouine » me fait rire et je l’emploie de temps en temps. L’autodérision, c’est nécessaire, ça aide à prendre du recul et en plus : c’est drôle.

Néanmoins, la désinvolture avec laquelle nous qualifions une personne de « drama » me gêne souvent.

Dire qu’une personne « fait du drama », c’est porter un jugement sur sa façon d’exprimer ses émotions, en considérant qu’iel « en fait trop ».

Et la limite qui sépare les émotions « convenables » des émotions « excessives » est, le plus souvent, la même ligne que celle qui distingue entre personnes dominant.e.s et groupes minorisés.

Ce n’est pas un hasard qu’on parle de « dramaqueen », et pas de « dramaking » : rôde, non loin, la vieille idée selon laquelle l’excès en matière sentimentale vient toujours des femmes.

Un point de vue qui ne date pas d’hier : la dramaqueen est la petite-fille de l’hystérique, cette femme que les médecins du dix-neuvième siècle (tous des hommes cishet blancs, faut-il le préciser) qualifiaient de malade ou de folle et n’hésitaient pas à enfermer en raison de crises «théâtrales » et de délires « exagérés ».

Je crois que les femmes sont « drama » de la même façon qu’elles sont « bavardes ».

Comme le formule clairement Corinne Monnet, dans un article d’abord paru dans la Nouvelle Revue féministe en 1998 et repris sur le site Les Mots sont importants en 2008, « le stéréotype de la femme bavarde est certainement, en ce qui concerne la différence des sexes et la conversation, l’un des plus forts et des plus répandus. Paradoxalement, c’est aussi celui qui n’a jamais pu être confirmé par une seule étude. Bien au contraire, de nombreuses recherches ont montré qu’en réalité, ce sont les hommes qui parlent le plus ».

Les femmes parlent plutôt moins que les hommes. Je le répète, c’est important : les femmes parlent plutôt moins que les hommes. Vous pouvez aller vérifier, c’est attesté par toutes les études sur le sujet : soit elles parlent autant (pas plus), soit c’est moins – ça dépend des contextes sociaux et conversationnels.

Comment ça se fait, alors, qu’on ait en tête ces clichés sur des femmes incapables de se retenir cinq minutes de jacasser ?

C’est parce que la parole des femmes n’est pas jugée à l’aune de celle des hommes – auquel cas on verrait immédiatement qu’elles s’expriment comparativement peu – mais au regard de ce que serait une « bonne femme » dans le système hétéropatriarcal. C’est-à-dire une femme qui se tait.

Je crois que l’on peut étendre cette analyse au jugement porté sur les émotions et l’expressivité des femmes et des personnes queer, ou plus largement des personnes minorisées.

Je crois que l’on accuse les femmes et les personnes queer d’être des « dramaqueens » ou des « dramagouines » non pas parce qu’ielles en font « trop », mais parce que le peu que nous exprimons c’est déjà trop, c’est toujours trop.

Chaque mot que nous prononçons, c’est un mot de trop par rapport à ce qui est attendu de nous : le silence.

On a le droit d’être une personne queer, d’accord, mais alors uniquement à condition de ne pas faire trop de bruit. De ne pas trop déranger. Et ce alors même que beaucoup d’entre nous vivons des situations qui créent un besoin accru de communication, de partage, d’écoute.

Dans une société où être « fort.e », c’est être insensible, nos émotions nous sont renvoyées à la figure comme une marque d’infamie.

C’est vrai que, en relationnant avec des femmes, j’ai remarqué que l’on discutait davantage, que je me sentais bien plus libre d’exprimer ce que je ressentais – et que parfois, inévitablement, ça créait des remous. C’est vrai aussi que les groupes de meufs gouines peuvent être resserrés et que la densité des relations interpersonnelles peut entraîner des enjeux émotionnels qui n’existeraient pas si tout était parfaitement cloisonné.

Mais je n’ai jamais fait face à des personnes hors d’elles, incapables de se contrôler, et se complaisant dans une théâtralité factice.

Et concernant les groupes où l’ambigüité prévaut, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une spécificité lesbienne : les hétéros aussi adorent créer de petits groupes homogènes où tout le monde a couché avec tout le monde. Ce sont les joies de l’endogamie plus que du drama, je crois.

En revanche, en relationnant avec des hommes cishet, j’ai souvent eu l’impression de me heurter à un mur dès qu’il s’agissait de fournir le moindre travail émotionnel. Face à des hommes pourtant sensibles et intelligents, c’était moi qui soulevais les problèmes, proposais des pistes de réflexion, lançais les discussions.

En sept ans de relation, j’ai vu mon ex cishet pleurer une seule fois. Une seule fois. C’était le jour de notre rupture, ça a duré plusieurs heures et il en a vomi d’épuisement.

J’aurais bien aimé qu’il soit un peu plus « drama ». J’aurais bien aimé qu’il dispose des compétences et des ressources pour exprimer ce qu’il ressentait et réagir à ce que j’exprimais sans attendre la crise ultime pour « craquer ». Ça n’aurait pas changé l’issue de l’affaire – ça n’est vraiment pas le sujet. Mais je crois profondément que ça lui aurait peut-être permis de le vivre de façon un peu plus sereine. Un peu plus humaine.

Je ne veux pas dire non plus que toute façon d’exprimer ses émotions est bonne à prendre, ni qu’aucune personne queer n’a jamais eu de comportement problématique de ce point de vue. Je suis très consciente que les abus et les chantages émotionnels existent, y compris au sein de nos communautés. Et de petits groupes très soudés sont aussi source d’une grande violence, par exemple quand un membre en est violemment expulsé.

Dans ce cas, il me semblerait mille fois préférable que l’on ne parle pas, négligeamment, de « drama ».

Si l’on veut évoquer des comportements émotionnels abusifs, alors nous devrions utiliser des mots précis : manipulation, gaslighting, chantage…

Il y a une différence de taille entre l’expression de ses émotions et la mise en œuvre de comportements manipulateurs et abusifs : tout qualifier de « drama », c’est à la fois mépriser l’émotivité légitime de certain.e.s et ne pas se donner les clés pour comprendre et prévenir les abus émotionnels.

Une fois qu’on a dit tout ça, qu’est-ce qu’on fait du dramagouine ?

Pour ma part, je garde précieusement ce mot comme une façon de prendre du recul sur mes émotions et mes relations – pas celles des autres. L’autodérision, c’est bien quand ça reste de l’autodérision : tourné vers soi. Ce n’est pas parce que je suis gouine que je peux automatiquement et légitimement rire d’une autre gouine « comme si c’était moi ».

Et surtout je me dis que, si être un.e dramagouin.e ou une dramaqueen, c’est parler avec ses partenaires, s’autoriser la vulnérabilité, savoir pleurer

– alors je nous souhaite à toustes d’être de grandses, de merveilleuxses, de terribles dramagouines.

Pour ma part, je n’y suis pas encore. Parfois, aujourd’hui encore, quand affleure une émotion je voudrais la contenir et la refouler. Parce que j’ai peur. Peur d’être excessive, peur d’être théâtrale  – peur d’être « drama ».

Et chaque larme que je laisse couler, chaque rire que je laisse éclater, c’est comme une petite victoire arrachée sur la partie de moi qui voudrait me faire taire –  le tendre triomphe de ma dramagouine intérieure.

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