Le film Ema : sous le masque queer, une âme réac

09/10/2020
Par JeSuisGouine

L’histoire du film Ema, de Pablo Larrain, sorti en France en septembre 2020, est difficile à résumer parce que floue. En gros, on suit les relations d’une jeune danseuse qui s’appelle Ema et qui est en couple avec son chorégraphe, avec lequel ils ont adopté un enfant, repris par les services d’adoption à la suite d’un incident domestique.

Le film est nul mais c’est pas ça qui est important. Des films nuls, il y en a plein, et le mieux que l’on puisse faire, je crois, c’est de pas leur donner plus de visibilité. Dénigrer une œuvre gratuitement ne m’amuse pas.

Ce qui m’intéresse avec Ema, au-delà donc du fait que l’intrigue est mal construite, pas crédible, etc., c’est son discours sur les minorités sexuelles et les personnes queers.

À première vue, le film paraît cocher pas mal de cases pour être chouette : un personnage bisexuel, une configuration de parentalité non traditionnelle, des meufs badass qui dansent sur une musique (le reggaeton) qui n’est pas celle des dominant.e.s.

D’ailleurs les critiques presse présentent le film comme une œuvre « moderne », « générationnelle », « contemporaine ».

Pourtant, sur le fond, le discours est à côté de la plaque. Je dirais même carrément réac.

  1. Absolument tous les personnages sont blancs, cis, valides, minces, binaires, et répondent aux normes mainstream de ce qui est censé être « beau » et « attirant ».
  2. La non-exclusivité sexuelle n’est pas négociée. Personne ne pose ses limites à aucun moment. Euh… Pardon ?!
  3. La représentation de la bisexualité tombe dans tous les stéréotypes hétérosexistes imaginables : Ema est sur-sexualisée, instable sur le plan psychologique, manipulatrice… Il n’y a rien de mal à ce qu’une personne bisexuelle aime beaucoup le sexe ou ait une santé mentale fragile, mais c’est très problématique que *toutes* les personnes bisexuelles représentées dans des œuvres mainstream le soient.
  4. La sexualité entre femmes est représentée sous un angle esthétisant et pas très crédible, avec des scènes complaisantes qui puent le male gaze. Je pense notamment à une orgie entre meufs  qui, je pense, est plus destinée à exciter Pablo Lorrain et le public masculin qu’à dire quoi que ce soit de pertinent sur les sexualités gouines de groupe.
  5. Aucun personnage masculin n’est bisexuel ou homosexuel. La possible bisexualité du principal personnage masculin est évoquée mais aussitôt vigoureusement déniée. Ouf ! La masculinité hétéro peut respirer tranquille. Évidemment, aucun début de scène de sexe entre hommes alors que les scènes de sexe hétéro et entre meufs sont légion.
  6. Le réalisateur, Pablo Lorrain, ne sait visiblement pas quoi faire des relations entre femmes.  Montrer une orgie lesbienne façon porno, pas de souci. Mais pour ce qui est du développement d’une relation entre deux femmes, là il est perdu. Du coup on passe sans transition d’une scène où deux femmes se rencontrent, à une scène où elles se font tendrement des bisous comme un couple qui a passé soixante ans ensemble. Sans aucune explication, rien. Par contraste, le développement parallèle d’une relation avec un homme est beaucoup mieux montré et avancé, avec des discussions crédibles (à défaut d’être intéressantes).
  7. Le film débouche sur la création d’une famille « non traditionnelle » (je n’en dis pas plus au cas où quelqu’un voudrait regarder le film mais vraiment, épargnez-vous cette peine). Sauf que cette parentalité alternative est fondée sur le mensonge et la manipulation. Là encore zéro négociation de quoi que ce soit. Zéro respect mutuel.

Au total, avec Ema, Pablo Lorrain reprend une esthétique vaguement queer en la vidant de tout contenu politique et en tombant dans tous les clichés possibles.

Je trouve que c’est très significatif de ce qui se passe en ce moment avec les cultures marginalisées : les codes sont repris par les créateurs mainstream au profit des dominant.e.s, en supprimant toute charge critique au passage.

Mais il y a plus que ça : ce film dit, en filigrane, quelque chose d’intéressant sur la peur qu’inspirent les femmes queers aux dominants du genre de Pablo Lorrain (un réalisateur reconnu, cis, hétéro…).

Le pauvre Pablo m’a l’air terrifié : son personnage principal, Ema, censée représenter « la jeunesse », est une femme manipulatrice, menteuse et violente. Les nouvelles formes de conjugalité et de parentalité sont fondées, dans la vision de Lorrain, sur des mensonges voire des abus.

On sent que le type veut désespérément « en être » et montrer  à quel point il est ouvert en tentant 1) de créer de l’empathie avec un personnage horrifiant (Ema) et 2) de transformer en pseudo « happy end » un truc terrible (la constitution d’une famille sur la base du trauma, du mensonge et de l’abus).

Mais ça ne prend pas.

Il est manifeste que Lorrain nous voit comme de dangereuses pétroleuses qui ne respectons rien ni personne alors que c’est le contraire, en fait.

Ce qu’on exige pour nous toustes, c’est bien le respect. On veut du consentement enthousiaste et éclairé. On demande de l’écoute. On cherche de la douceur et de la bienveillance.

Ema ne dit donc rien de « la jeunesse » ni des meufs queers. En revanche, c’est un personnage parfait pour comprendre tout ce que projettent les dominants sur nos vies.

Et ils sont bien à la ramasse.

Messieurs les réalisateurs connus et reconnus : dites, si ça vous intéresse pour de vrai, ce serait si compliqué de vous taire et d’écouter ?

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