Gouine

09/07/2020
Par JeSuisGouine

Les observateurices perspicaces auront remarqué que ce compte s’appelle jesuisgouine, et pas jesuislesbienne.

Ce n’est pas un hasard.

Pourtant, « gouine » est un mot vulgaire : au départ, une insulte obscène visant à stigmatiser les femmes qui aiment les femmes et qui ne s’en cachent pas. C’est un mot qui dérange, un mot qui choque. Alors pourquoi le choisir, et ne pas utiliser le terme plus doux, plus consensuel de lesbienne ?

D’abord, en toute honnêteté, parce que j’ai un goût puéril pour la (prétendue) vulgarité – sans doute par retour de flamme très prévisible de mon éducation de bonne-fille-bourgeoise. « Gouine » mal à l’aise les vieux messieurs blancs persuadés de tout connaître et de tout maîtriser : rien que ça, c’est réjouissant.

J’ai aussi choisi « gouine » en raison de la charge militante et politique du mot.

A mon sens, être gouine ce n’est pas seulement avoir des relations affectives et sexuelles avec des femmes. C’est aussi porter un projet politique, chacun.e à son échelle, chacun.e à sa façon, de destruction du capitalisme et de l’hétéropatriarcat. C’est reconnaître la pertinence d’une grille de lecture intersectionnelle des conflits et des positions de domination, c’est admettre que notre regard est situé, c’est prendre conscience que les catastrophes sociales, écologiques et économiques que nous subissons sont intimement liées.

Se dire gouine, c’est aussi réfléchir sur ses privilèges : en ce qui me concerne, en devenant gouine je suis devenue blanche. Je suis devenue cisgenre. Et valide. Je veux dire par là : j’ai cessé d’ignorer que je joue un rôle dans les systèmes de domination qui exploitent, infériorisent, mutilent et tuent les personnes non-Blanches, non-valides, transgenres ou intersexes.

Je ne prétends évidemment pas être merveilleusement et totalement déconstruite – loin de là, en fait – et je ne dis pas non plus qu’il faut être lae militant.e parfait.e pour avoir le droit de se dire gouine (spoiler alert : c’est impossible).

Mais je crois que ce mot peut jouer le rôle d’un encouragement – et d’une corde de rappel.

Pour le dire vite : une lesbienne peut être macroniste. Une gouine, pas tellement.

La dernière raison pour laquelle je préfère gouine est sans doute moins attendue – et moins consensuelle. C’est parce que ce mot me paraît plus large, moins précis que « lesbienne » en matière d’orientation sexuelle, d’expression et d’identité de genre.

Je me suis définie un temps comme bisexuelle. Aujourd’hui encore, si j’examine mes attirances sexuelles, je pense que des hommes peuvent en faire partie. En parallèle, je m’interroge sur mon identité de genre : je ne sais pas à quel point le catégorie de femme est pertinente pour décrire mon expérience du réel.

Alors j’ai besoin d’un mot pour me définir qui dise clairement que je suis sortie de l’hétérosexualité sans présupposer que je suis et que j’ai toujours été attirée par des femmes, et exclusivement par elles. Qui ne présuppose pas non plus que je suis une femme et que je ne suis que cela.

J’ai besoin d’un mot assez spacieux, assez grand pour accueillir mes doutes et mes rêves et mes questions lancinantes et ma folie aussi parfois. D’un mot qui laisse la porte grande ouverte aux métamorphoses.

J’ai besoin d’un mot dans lequel peuvent se retrouver, si ielles le souhaitent, des personnes non-binaires et des mecs trans et des personnes bisexuelles ou pansexuelles – et pas pour subsumer les différences qui existent entre ces personnes ou les faire « disparaître » derrière un mot historiquement plus lié au lesbianisme. Mais bien pour faciliter les passages et les transitions. Pour souhaiter la bienvenue à la fluidité.

Et j’espère que gouine soit ce mot-là.

Je rêve que le mot gouine, électrisé par toutes les luttes qui ont été menées en son nom,  soit un espace pour toustes nous retrouver.

Je rêve que le mot gouine fasse de la place à toustes celleux qui ont envie de s’y réfugier – un jour, un mois, un an, ou rien qu’un instant.

Et si ce rêve ne devient pas réalité, si gouine n’est pas le bon mot ?

C’est pas grave.

On en inventera d’autres.

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