Pas normale

08/31/2020
Par Invité.e

C’est pas tellement que j’ai cru que j’étais hétéro. C’est juste que je ne m’étais pas vraiment posé la question. Je suis une personne racisée et discriminée comme femme. Pour moi la norme, ça a longtemps été une question de survie.

Comme toute personne lambda, j’ai grandi dans l’hétéronormativité de la société. Les codes de drague, de flirt, de qui fait le premier pas, qui fait la cour à l’autre, qui prend les devants, qui cède, qui dit oui ou non. Qui reprend contact, espère, attend. Qui mène, qui suit. Qui décide. Qui désire. Qui jouit.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours détesté ça. J’ai toujours détesté être la proie qu’on chasse. J’ai jamais réussi à sortir de ce rôle, parce que celui de prédateur aurait sans doute prérequis une confiance en moi que je n’ai jamais eu dans ce domaine, où que je sois un homme. Et puis il y a l’héritage culturel chrétien, le patriarcat, le dilemme cornélien entre la vierge et la putain. Quoi que tu choisisses, tu perds. Même si tu choisis de pas choisir. Je détestais parce que j’ai jamais réussi à comprendre. Pourquoi vouloir jouer à un jeu que je peux pas gagner ?

J’ai lutté contre moi-même tellement longtemps, je me suis fait tellement violence pour m’habituer à tous ces codes, à tous ces hommes cis, à toutes ces règles.  J’ai lutté contre ma peur, mon instinct, mon envie de partir en courant dans l’autre direction.

Bien sûr je ne l’ai pas tellement vécu comme ça. Je me trouvais anormale de ne pas réussir à sortir avec des hommes, de me sentir mal quand on me draguait, de ne pas prendre tellement de plaisir à baiser. Mais je voulais en être. M’adapter, me prouver que j’étais désirable, que j’étais normale, qu’on pouvait quand même me vouloir, moi. Le vivre bien. C’est tout ce que je voulais.

C’était une question de validation, de conformité, j’avais l’impression que c’était comme ça que j’allais enfin trouver ma place. Me sentir bien. Que si c’était pas encore le cas c’est que j’avais pas essayé assez fort. J’ai tellement souvent eu honte de moi. Honte de ma peur, honte de ne pas savoir faire, de ne pas réussir à être à l’aise, de ne pas savoir jouir, d’avoir mal. Honte de mon corps, honte de mon manque d’expérience. J’ai d’abord essayé de cacher ça, de me le cacher à moi-même, de l’ignorer, de faire comme si. fake it until you make it. Mon vaginisme, mon corps entier, mes peurs m’ont toujours rattrapée.

J’ai couché avec des hommes pour me prouver que je pouvais. J’ai couché avec des hommes parce qu’ils voulaient de moi, pour me sentir désirée, pour avoir le droit d’être là. J’ai couché avec des hommes parce que ça se fait. J’avais plein de raisons de le faire. Elles sont toutes valides.

Je me suis mise dans tellement de situations désagréables parce qu’il fallait que je m’entraine, que je souffre physiquement et psychologiquement maintenant pour qu’un jour ça aille mieux. J’ai refusé d’écouter ce qui en moi criait.

Avec le temps ça s’est apaisé. Parfois. Selon les gens. ça devenait plus simple. Je ne sais pas si c’était tout ce travail acharné que j’avais fourni ou si enfin, petit à petit, la vie mettait sur mon chemin des gens qui me faisaient moins peur, moins mal que les autres.

Quand j’ai conscientisé ma condition de personne racisée, quand mes convictions politiques ont envahi tous les domaines de ma vie, j’ai vu mon intérêt faire une translation des hommes blancs qui m’étaient inaccessibles parce que jamais il ne me désireraient à des hommes dont je savais que j’étais leur type. Où j’étais sûre de toucher juste. J’ai commencé à être attirée par des hommes sources d’un désir plus sûr. Dont je ne doutais pas. Et ça allait vraiment mieux. J’ai désiré le désir qu’ils avaient pour moi. C’était chouette, ça faisait du bien. Je commençais à me sentir plus à l’aise. Pourtant encore une fois, on se comprenait pas. J’arrivais pas à trouver de gens auprès desquels je me sentais bien mais aussi un format de communication, de rapport sexuel, d’intimité qui me convienne. Toujours, il fallait reprendre les bases du consentement, du désir, de l’écoute. ça m’a épuisée. Lentement je me suis rendu compte que ce que j’ai longtemps pris pour du désir et du sentiment amoureux ressemblait plutôt à un sentiment de perte de contrôle et d’angoisse, à ce rapport de force que j’essayais à tout prix de quitter.  

J’en ai eu marre.  

Et puis je me suis dit, lentement, que peut être finalement, c’était pas moi le problème.  

Pas que moi en tout cas.

J’ai appris petit à petit, à me vouloir du bien. A arrêter de vouloir m’adapter coûte que coûte aux autres et à leurs besoins au détriment de mes besoins vitaux à moi. Dans le même mouvement, j’ai pris la décision d’élargir mon spectre à d’autres corps, à d’autres expériences du monde, à d’autres sensibilités. J’ai pris au sérieux cette intuition que je ne m’étais jamais formulée comme telle. J’ai toujours toujours su que c’était là. Mais j’étais tellement occupée à vouloir m’adapter à ce monde, à vouloir que des hommes me désirent, que je n’avais pas pris le temps d’explorer ça avant. Parce que des expériences lesbiennes, j’en ai eu. Je les ai juste jamais vécues comme ça. On nous apprend que ça compte pas, que c’est des phases.

Alors j’ai activement décidé de m’y mettre. De sortir de ce schéma cis et hétéro. Ça aurait pu être par douleur ou par frustration. Par défaut ou pour me rabattre sur autre chose. Mais j’ai changé  de schéma parce que celui que j’ai toujours eu n’est simplement pas le mien. J’ai pris mon temps cette fois. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes chouettes qui n’étaient pas pressées. Qui, comme moi, pouvaient distinguer relation romantique, relation sexuelle, engagement émotionnel, intimité, douceur, affection.  Avec lesquelles il s’agit de se découvrir, de parler, de vivre des belles choses ensemble sans se préoccuper de ce que la norme définit comme relation, amour ou sexe. On s’en fiche de la norme ou du moins on travaille à s’en détacher. On fait comme nous on veut.

Et elle est là ma place. Au Gouinistan. Les règles, c’est moi qui les fixe avec mes partenaires sur la base de la communication et du consentement. C’est effrayant à quel point mes relations font sens pour moi aujourd’hui.

Comment je m’y sens bien.

Je suis gouine parce que je me retrouve dans des expériences du monde qui ne sont pas celles qu’on m’a dit de désirer depuis l’enfance. Pour moi être gouine c’est sortir du carcan qui te dit comment baiser et qui aimer. Qui te promet une normalité si tu suis des règles préétablies absurdes. Qui te dit que les hommes cis sont tout ce à quoi tu aspires.

Je suis pas normale, apparemment je l’ai jamais été.

J’ai plus envie de toute façon. Je suis gouine.

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