Comme la lune

08/24/2020
Par JeSuisGouine

Je me masturbe depuis que j’ai douze ans, j’en ai trente et cela fait à peine deux ans que ma vie sexuelle me satisfait vraiment. Mathématiques du patriarcat : seize ans de désir bridé, seize ans de désir qui ne parvenait pas à s’exprimer autrement que masqué.

Concrètement, quand j’imaginais des scénarios qui m’excitaient, que je regardais du porno, que je lisais de la littérature érotique, ma propre personne n’avait aucune place dans l’excitation qui montait. C’est un peu difficile à expliquer. Pour que le désir physique puisse se manifester, il fallait que j’imagine quelque chose qui ne me concernait pas. Je ne m’identifiais pas aux protagonistes des histoires érotiques que je lisais, ou alors de façon très indirecte, et à la question : « cette situation qui t’excite, souhaiterais-tu la vivre ? » j’étais incapable de répondre car le moment où ma corporalité, ma personnalité entraient dans le fantasme, tout s’écroulait.

Et pour cause : le fait de ne pas me poser la question de l’identification m’a opportunément permis d’ignorer le fait que dans mes imaginaires érotiques, la place que j’avais envie d’occuper n’était pas souvent celle assignée au personnage féminin par mon esprit hétérosexiste.

Cette absence à moi-même ne se jouait pas que sur le registre du fantasme : dans les relations sexuelles que je nouais effectivement avec d’autres personnes, dans la « vraie vie », j’étais là sans y être. Là aussi, c’était « la situation » qui m’excitait – et pas forcément la situation vécue depuis mon point de vue. Par exemple, je trouvais que la sodomie pouvait être excitante, alors même qu’elle était pratiquée dans des conditions qui ne m’apportaient au mieux aucun plaisir, au pire une douleur presque intolérable. Et pourtant, je le répète, ça m’excitait. Je le répète parce qu’il faut casser cet impensé simpliste consistant à croire que désir = plaisir = orientation sexuelle.

Quand je couchais avec des hommes, distinguer mon propre désir du leur était quasi impossible. Je les désirais en tant qu’ils me désiraient, leur regard désirant le combustible de ma propre envie.

J’ai été authentiquement excitée par des pratiques qui ne m’apportaient strictement aucun plaisir corporel, parce que mon désir était tout entier tenu par le désir de l’autre, le désir de l’homme cis. Une formule schématique mais honnête : j’étais excitée par le fait d’exciter mon partenaire, je prenais mon pied dans le fait de faire prendre son pied à quelqu’un.

Et je ne pense pas être un cas isolé. J’étais d’ailleurs estomaquée en découvrant qu’Emma Becker, dans son roman La Maison, explique longuement ne prendre souvent qu’un plaisir de projection dans ses relations sexuelles, sans que personne – ni elle, ni les nombreux journalistes littéraires ayant analysé l’ouvrage – n’en tire quelque conséquence. Apparemment, ça n’a choqué ni surpris personne qu’une meuf qui se dise hétérosexuelle baise des mecs sans trouver ça super, et n’en tire qu’un plaisir-miroir, le reflet pâlot de la jouissance de l’autre.

Clarifions tout de suite un possible malentendu : je ne pense pas que les femmes cis soient « moins sexuelles » que les mecs cisgenres, ni « plus cérébrales », ni aucune autre bêtise du même genre. Le fait que nous puissions parfois tirer tant de plaisir de la jouissance de l’autre relève de l’aliénation hétéropatriarcale, pas de l’accomplissement d’un quelconque destin biologique.

Je pense en revanche que certaines d’entre nous peinons, parce que nous grandissons dans un cadre patriarcal qui étouffe notre individualité et nous enseigne à sourire quand on voudrait crier, à désirer à la première personne du singulier. Certaines d’entre nous peinons à construire un désir de sujet, un désir qui a sa direction propre.

C’était mon cas. Comme la lune, ma vie hétérosexuelle – quoique pas dénuée d’éclat et de poésie – ne faisait que réfléchir la lumière projetée par un autre astre.

En construisant une intimité sexuelle avec des femmes, j’ai été confrontée à ce grand vide intérieur : si on enlevait les projections hétéropatriarcales, que restait-il de mon désir ? De quoi avais-je envie ?

La réponse était vite vue : je n’en avais strictement aucune idée.

Ça m’a pris du temps de construire une intimité avec moi-même, de m’apprivoiser. Ça m’a pris du temps de fantasmer des situations dans lesquelles je me laissais apparaître. Ça m’a pris du temps de désirer à la première personne du singulier.

Et quand j’ai fini par assumer un « je » plein et entier, c’était pour clamer : je suis gouine.

Cet article fait suite au texte intitulé “Dire non“.

D'autres textes :

Pas une alliée

Je ne suis « l’alliée » de personne. Et je ne demande à personne d’être mon allié.e. Pourtant je sais bien que le concept d’allié présente un attrait indéniable, à la fois pour les personnes concernées et pour les autres. Il désigne, en gros, les gen.te.s qui ne sont...

read more

La table des hommes

J’ai essayé pendant longtemps de me tailler une place à la table des hommes. Je pensais que c’était ça, le féminisme. Obliger les hommes à se pousser un peu. Les convaincre de refermer leurs jambes et de resserrer leurs coudes pour nous laisser les rejoindre. Oh, pas...

read more

Injuste

Ma grand-mère a passé les dernières années de sa vie dans un EHPAD. Une maison de retraite sans trop de moyens, où un personnel débordé faisait ce qu’il pouvait sans parvenir à empêcher qu’une épaisse odeur d’urine imprègne les lieux. L’attitude de ma grand-mère à...

read more