Dire non

08/10/2020
Par JeSuisGouine

Je disais l’autre jour que les raisons pour lesquelles, statistiquement, les meufs jouissent plus avec des meufs qu’avec des mecs (cis) n’ont rien à voir avec la NatureTM, et tout à voir avec le patriarcat.

Mais encore ?

J’aimerais aujourd’hui creuser la question : préciser ce qui a changé, dans mon rapport au sexe, quand je suis devenue gouine.

En préambule, il faut redire encore une fois qu’à mon sens, l’enjeu pour une sexualité riche et vivante – qu’elle soit gouine ou pas – n’est pas seulement  de connaître son anatomie, de savoir où se situe le clitoris, de maîtriser la mécanique qui mène à l’orgasme. Je trouve que, parfois, les discours sexpositifs mainstream mettent beaucoup l’accent sur l’éducation au corps : c’est certes nécessaire, mais pas suffisant.

Il y a deux sujets dont je voudrais parler – à la fois parce qu’ils me paraissent très importants, et parce que je n’ai pas trouvé ailleurs de ressources les concernant.

Il faut d’abord, et c’est essentiel, apprendre à dire non. Sans capacité à refuser, pas de oui possible.

Dire non, ce n’est pas seulement refuser quelque chose ex ante : c’est aussi pouvoir interrompre, sans malaise et sans culpabilité, un acte sexuel. Combien de femmes hétéros pourraient réellement dire à leur partenaire d’arrêter une pénétration, sans se sentir gênées, sans s’excuser ?

Moi, je trouvais ça difficile.

Avec les hommes cis, mes refus étaient vite freinés : d’abord par cette espèce de présupposé implicite que tout leur était dû, et aussi par la crainte de leur réaction. Une peur qui n’a rien d’irrationnel ou d’infondé : d’après mon expérience, les hommes cishet, pour beaucoup, ne gèrent pas très bien la frustration. Je garde quelques souvenirs assez cuisants – quoique comiques – de mecs cis faisant des efforts extrêmement modérés pour camoufler leur agacement face à un non.

Dire non avait toujours un coût élevé – et ce d’autant plus que l’on ne m’avait pas tellement appris que j’avais le droit de dire non autant de fois, aussi longtemps que je le souhaitais.

L’idée c’était plutôt : ta valeur repose, au moins partiellement, sur l’attrait que tu suscites auprès des hommes et sur ta capacité à te trouver un partenaire de qualité. Me revient en tête un proverbe que mon père, à qui il faut reconnaître un certain sens de la formule, citait souvent en parlant de femmes qui avaient vécu leur vie d’adulte en tant que célibataires : « elles n’ont pas voulu des princes, les rois n’ont pas voulu d’elles ». Comprendre : si tu fais trop ta difficile, tu vieilliras seule. Formulé de cette façon, ça paraît quasi médiéval – et pourtant, je suis convaincue que cette idée imprègne encore toute notre culture : l’idée que, si tu refuses les avances des mecs, tu finiras vieille fille, et tu t’en mordras les doigts.

Alors j’ai dit oui sans le penser ou en le pensant à moitié. Et ça, je l’ai vraiment regretté.

A l’inverse, il m’a toujours semblé plus aisé de refuser quelque chose – du sexe, une relation, du temps – aux femmes. Dans leur immense majorité, les meufs me paraissent bien plus capables d’entendre « non ». Elles n’insistent pas. Elles ne soupirent pas. Elles ne grimacent pas avec le dépit impatient d’un enfant à qui on a refusé une glace.

Les femmes m’ont appris qu’on pouvait dire non sans tout gâcher.

Elles m’ont appris qu’il faut savoir dire non pour que les « oui » puissent à leur tour s’envoler.

C’est par les « non », par les « on fait une pause ? », par les « pas là, s’il te plaît », que mon désir et ma liberté se sont construits – et pas seulement avec des oh oui.

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