De la salope à la gouine

07/27/2020
Par JeSuisGouine

En parlant avec des copines devenues gouines « sur le tard », comme moi, j’ai observé un truc récurrent et assez surprenant : on est nombreuses à partager un passé sexuel dense avec des hommes cis. Dans un cadre hétéro, donc.

Je veux dire par là, en essayant d’être la plus factuelle possible : des relations sexuelles fréquentes, des partenaires nombreux, une recherche active d’expériences – le tout témoignant d’une appétence apparente pour du cul hétéro.

Ce qui a d’ailleurs nourri une partie de l’incrédulité de mes proches quand j’ai commencé à m’affirmer comme lesbienne : puisque les gouines sont censées être une bande de « mal-baisées », on imagine sans trop de peine peine qu’une meuf qui ait niqué avec un mec ou deux à contrecœur soit lesbienne, mais ça nous surprend davantage quand c’est le cas d’une fille dont l’activité hétérosexuelle a été intense dans un passé récent.

Un caveat s’impose : mon échantillon n’est pas quantitativement énorme et il est certain que les cas symétriques doivent exister, sans compter que la bonne vieille règle de l’homogamie sociale me pousse probablement à relationner avec des gentes qui me ressemblent.

Mais quand même. Je trouve qu’il se tient là quelque chose d’intéressant.

Comment se fait-il que des femmes – dont je fais partie – qui, aux yeux d’un certain féminisme hétérocentré, présentent tous les signes extérieurs de l’épanouissement sexuel, deviennent gouines quand même ?

Déjà, ce constat permet de dégommer l’idée selon laquelle on serait lesbienne « par dépit », faute d’avoir mis la main sur un pénis pour nous contenter. Pour pas mal d’entre nous, le phallus on connaît plutôt très bien – et c’est merci mais non merci.

Ensuite, ça nous invite aussi à réfléchir sur le raisonnement implicite selon lequel : tu as fait beaucoup d’hétérosexe, c’est donc que tu aimes ça, c’est donc que tu es hétérosexuelle.

La réalité est un peu plus compliquée que ça.

On ne fait pas du sexe que par plaisir, surtout pas dans l’hétérosexualité et sans même faire allusion à la procréation. Même sous pilule, même avec une capote, le sexe peut être motivé par tout autre chose que la pure recherche de plaisir.

Il y a des centaines de raisons pour lesquelles on peut niquer beaucoup sans complètement prendre son pied.

Dans les cas dont on parle ici, j’identifie deux pistes principales d’explication.

D’abord et paradoxalement, parce que quand tu pourrais être gouine le sexe hétéro n’étanche pas ta soif de plaisir. Semi-consciemment, on fait beaucoup de sexe parce qu’on est insatisfaites : on continue de chercher, on continue de creuser en espérant trouver un moment « le » partenaire qui rendra l’affaire aussi intéressante qu’elle est censée l’être.

Ensuite, parce que le sexe hétéro initié par une femme peut être une arme de réappropriation de son corps et de lutte contre l’idéal patriarcal de la pureté féminine. On fait beaucoup de sexe parce qu’on sent bien que notre vérité à nous n’est pas dans l’image de « lafâme » chaste et prude, qui attend sagement son cis-prince. Dans un monde où le corps des femmes et leurs sexualités sont rabaissés et humiliés en permanence, baiser des mecs en série peut relever d’un acte de résistance qui participe de notre dignité – un acte de résistance paradoxal, certes, mais un acte de résistance tout de même. L’exploration sexuelle aventureuse, même dans un cadre hétéro, peut jouer le rôle d’un prélude à la sortie de l’hétéropatriarcat.

Enfin, une pratique intense du sexe hétéro peut aussi venir combler un manque d’estime de soi. Attention : je ne suis pas en train de dire que toutes les meufs qui font beaucoup de sexe ont un problème. Je dis que pour certaines d’entre nous, dont je fais partie, le sexe hétéro a pu servir à se rassurer sur notre désirabilité, dont on nous dit à longueur de journée que dépend notre valeur voire notre vertu (vous avez déjà vu un personnage féminin laid et puissant qui ne soit pas une affreuse méchante, vous ?).

Pour résumer : il n’est pas contradictoire ni incohérent d’avoir beaucoup pratiqué l’hétérosexe et de se découvrir lesbienne.

Nous, les ex-hétéros, ne sommes pas moins légitimes car : de la salope à la gouine, il n’y a qu’un pas.

À toutes les meufs  collectionneuses de plans cishet d’un soir, qui aiment le sexe sans pourtant y trouver tout à fait ce qu’elles y cherchent et dont le regard s’attarde parfois sur l’émouvante clavicule de cette fille, là-bas… quand vous serez prêtes, passez de l’autre côté.

On vous attend avec impatience. Et avec joie.

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