Le placard

07/20/2020
Par JeSuisGouine

Le texte publié la semaine dernière, écrit par Emi, autour de ses trois coming-out – bisexuel, pansexuel, gouine – m’a tendu un miroir perplexe : si je me reconnais pour partie dans ses mots, force m’est de constater qu’en près de vingt textes, je n’ai pas parlé une seule fois, pour ma part, de coming-out.

Ce n’est pas entièrement un oubli involontaire.

Alors, pourquoi, jusqu’ici, ai-je laissé le coming-out de côté ?

D’abord, parce que le « coming-out » peut conduire à mettre l’accent sur la dimension publique de l’orientation sexuelle : le « out » fait précisément référence à ça, avec le petit bonus triomphaliste de l’expression « sortir du placard » et sa dimension quasi mystique d’accession à la lumière.

Or dans mon cas, c’est le cheminement intérieur qui m’intéresse davantage – parce que c’est lui qui m’a donné le plus de fil à retordre.

Je sais que pour être vécue parfois la vérité doit se dire. Et clairement il y a bien un moment où il faut faire quelque chose de l’ordre de « l’annonce ». Je l’ai vécu en particulier avec ma mère puis mon père ; ces deux partages ont eu et continuent d’avoir de l’importance à mes yeux. Le dire à mes parents, c’était cesser de devoir leur mentir par omission, leur offrir ma confiance et (c’est sans doute là le point le plus crucial) faire le pari qu’il et elle méritaient ce cadeau.

Mais, contrairement à ce que certain.e.s semblent imaginer – surtout des gens qui, précisément, n’auront jamais à faire le leur (oui, les hétéros) – ces « coming-out » familiaux n’avaient rien de révélations fracassantes. Pas d’annonce dramatique, aucun instant de dévoilement cinématographique où je me suis levée et ai annoncé, flamboyante, sur fonds de violons fébriles : je suis gouine !

Et surtout, pour important qu’il soit, je ne veux pas que le moment de la sortie du placard éclipse, dans mon récit intérieur, tout le travail préalable, souterrain, laborieux, souvent solitaire et parfois douloureux que j’ai dû faire pour comprendre que je m’y trouvais – ce travail que le texte d’Emi restitue avec puissance, et qui est peut-être une des raisons pour lesquelles il m’a autant touchée.

Pour le dire vite : le plus dur pour moi, ça n’a pas été de pousser la porte du placard, mais de comprendre que j’avais envie d’en sortir.

Ensuite, parce que la métaphore de la « sortie du placard » peut laisser imaginer que tant qu’on n’en était pas sortie, on se trouvait à l’intérieur – et qu’une fois dehors, l’essentiel du boulot est fait.

Dans mon cas, les deux parties de cette phrase me semblent fausses.

Commençons par la fin : une fois « out », on est tranquille ? Non, pas vraiment.

L’annonce publique – dont je reconnais volontiers qu’elle peut être un soulagement – m’a ouvert d’autres horizons de questionnement, d’autres sociabilités, d’autres centres d’intérêt. C’était au moins autant un point de départ qu’une arrivée.

Et revenons au début : tant qu’on n’est pas « out », on se cache ? Non plus. Ou du moins : pas forcément.

Je ne dirais pas que j’ai passé les trente premières années de ma vie – celles qui ont précédé le « coming out », donc – dans le placard. Je n’ai pas étouffé mon lesbianisme dans la honte, je ne l’ai pas porté comme un fardeau pour une raison simple : je n’étais pas gouine à ce moment-là.

Mon orientation sexuelle s’est déplacée ou plutôt elle a muté. Elle s’est transformée. Elle a changé, tout simplement.

J’entends déjà certain.e.s me parler de lesbianisme « refoulé ». Pourquoi pas ? Très bien refoulé, alors.

Quand j’ai commencé à relationner avec des femmes, je n’ai pas découvert un continent inexploré qui s’était toujours trouvé là, attendait sagement que je vienne lui rendre visite et que j’avais désespérément tenté d’ignorer – j’ai plutôt eu la sensation de laisser s’épanouir une liane qui jusque-là n’avait pas trouvé l’espace pour se déployer.

Je n’étais pas gouine : je le suis devenue.

Ce n’est pas le parcours de toutes les lesbiennes, et c’est très bien.

C’est le mien.

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