Trois fois

07/13/2020
Par Invité.e

[TW agression sexuelle]

J’ai fait mon coming out trois fois.

A 15 ans, je suis bi.

Je rêve souvent que je suis un garçon, j’ai la souveraine intuition qu’ils ont la vie bien plus facile que moi.

Agressée sexuellement à 13 ans, à l’orée de la puberté, je vis les prémisses du désir en même temps que la peur paralysante d’être une proie.

Je tombe amoureuse de filles. C’est ce qui a le plus de sens.

M., L., B. Je me souviens des sentiments, de leur réalité poétique, de l’adéquation.

Mais je me souviens aussi être angoissée par l’intimité qui pourrait émerger loin des codes hétéropatriarcaux qui structurent déjà mes pensées à 17 ans.

Et puis parce qu’il fallait apparemment grandir, je me plie à l’ordre social, à la nécessité d’occuper cette place, ce rôle de femme pour échapper à l’errance, moi qui suis pourtant terrifiée à l’idée d’être médiocre, de vivre la même vie que tout le monde, les mêmes mots et les mêmes histoires éculées.

Je rencontre des garçons. Tant d’anxiété, tant d’appréhensions, tant de vacuité… Encore aujourd’hui je peux me souvenir de cette boule au ventre implacable, immense vide intérieur qui m’aliène et me sépare de tout sentiment.

Je voudrais comprendre pourquoi c’est tant difficile et je tombe amoureuse d’un garçon qui ne voudrait ne rien avoir à voir avec la sexualité.

C’est au moins pour moi l’occasion d’éprouver du désir.

Les rares fois où nous couchons ensemble sont horriblement ennuyeuses et fades. Je finis par me libérer en allant trouver mon plaisir ailleurs.

J’ai fait une bonne pioche et une seule et unique nuit m’apporte une liberté dont j’avais à peine osé rêver.

Je rencontre ensuite celui avec qui je partagerai la vie pendant 11 ans.

A 27 ans, j’attends notre premier enfant.

Pas un hasard si le féminisme m’est définitivement venu lorsque je suis tombée enceinte.

Grosse et déjà unapologetic, extravertie, sensible, je ne sais toujours pas m’identifier aux modèles de femmes qu’on me montre, alors ceux des femmes enceintes… encore moins.

A 32 ans, je suis pan.

5 ans de féminisme, 5 ans de déconstruction de l’hétérosexualité comme principe de réalité, 5 ans à explorer les questions de genre.

C’est le jour de l’An 2016. Ma pansexualité est avant tout une affirmation politique. La question du désir est évacuée mais elle ne le restera pas très longtemps.

Juillet 2018. J’étouffe. Nous étouffons. Il faut que ça s’arrête. Nous nous aimons toujours, nous nous aimerons pour toujours. Peut-être même mieux une fois séparés.

De décembre 2018 à mars 2019, je couche avec des hommes cis hétéros, je m’ennuie. Je m’ennuie dans leur lit, je m’ennuie quand ils me parlent, je m’ennuie dans le jeu de séduction qui me semble toujours pré-écrit et sonne si faux et artificiel à mes oreilles.

Je me demande quel est mon problème. Pourtant je leur plais. Je ne veux pas de relation, pas de couple. Je ne mens pas. Ma liberté les arrime à moi. C’est tellement cliché.

J’en tire un trip un peu narcissique mais dont je me lasse vite tant il me semble que la vie est ailleurs. Mais où ?

Avril 2019.

Je rencontre cette meuf.

J’ai tellement peur. Peur d’être cette énième hétéra qui cherche à cocher les cases de sa bucketlist.

Le féminisme m’a donné les codes. Mais est-ce qu’il y aura le reste ?

Quelque chose se passe.

Ma place se trouve entre les cuisses d’une fille ;

à l’extrémité de ses doigts trempés en moi ; la bouche gonflée de ses baisers ;

ivre de ses mots ;

elle se trouve dans les regards échangés qui m’érotisent comme je ne l’ai jamais été auparavant ; abandonnée toute entière à elle ;

peau contre peau ;

baignées de mouille et de larmes d’une joie intense,

l’unique et répété baptême dont j’aurais jamais besoin ;

le bleuté qu’il me reste de ses morsures comme preuve que c’est bien arrivé, que c’est bien cela le réel.

Subvertir l’ordre social n’est pas un rêve d’adolescente torturée.

Vivre en marge de la mêlée n’est pas un délire arrogant et élitiste, c’est un besoin, une nécessité car nos façons de nous regarder, de nous parler, de nous considérer, nos amours, nos vies, nos désirs ne peuvent pas se dire dans l’étroitesse d’un monde hétérosexiste.

Il m’aura fallu 20 ans pour le réaliser et l’accepter.

Hébétée pendant quelques mois, me posant mille questions, certaines auxquelles je n’aurais jamais de réponses, j’enchaine sur une période de boulimie où j’avale toute la culture lesbienne qui semble à bien des égards avoir toujours été la mienne.

Toutes les cartes sont rebattues, au-delà de ma sexualité, c’est ma professionnalité, ma parentalité, mes aspirations qui en sont bouleversées.

Être lesbienne n’est pas qu’une orientation sexuelle, c’est une identité politique intime, émancipatrice. A 34 ans, j’embrasse la gouinerie de tout mon être.

Ce texte a été écrit par Emi et publié par jesuisgouine.

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