La peur, l’autruche et la massue

06/29/2020
Par JeSuisGouine

J’ai écrit plusieurs textes (ici et et aussi là-bas) à propos du choix. J’ai détaillé mes doutes et mes hésitations : suis-je gouine, ne le suis-je pas.

J’ai déjà dit, mais rapidement, que ces réflexions sont un luxe. Je n’ai peut-être pas clairement expliqué pourquoi.

Alors voilà : quand je marche dans la rue en tenant la main d’une femme, quand j’embrasse une fille dans un café, les autres autour de moi n’hésitent pas. Ils me voient comme une lesbienne et agissent en conséquence.

Parfois ce sont des sourires. Des regards complices de la part de filles qui se reconnaissent.

Parfois aussi, des œillades appuyées qui salissent. Et les mots qui vont avec.

Depuis que je vis des relations avec des femmes et que je les vis pleinement, c’est-à-dire que je ne les cache pas, je dirais que j’ai vécu quelques dizaines d’agression de ce genre. Au moins une par mois, c’est sûr. Toujours par des hommes cis.

Si on peut reconnaître une vertu aux massues, c’est qu’elles coupent court aux hésitations. Ces gens-là se foutent pas mal de savoir ce que j’en pense. Ces gens-là se foutent pas mal des nuances.

Et leurs agressions répétées forment, pour une part, mon expérience du lesbianisme. D’une certaine façon, la lesbophobie me constitue en lesbienne.

Au-delà de ça, je dois avouer que je ne sais pas très bien quoi en dire.

A l’idée de décrire par le menu toutes les attaques, toutes les remarques, toutes les invitations sexuelles, une réaction épidermique de refus.

Je comprends bien qu’il faille parler des agressions et des discriminations pour les visibiliser, pour permettre d’agir sur les causes qui les créent. J’admets volontiers que la reine n’enverra jamais l’armée pour terrasser un dragon imaginaire : si l’on veut que commence la bataille, il faut convaincre celleux qui décident que le problème existe déjà.

Et en même temps,  à titre personnel je dois reconnaître que la lecture d’agressions et de discriminations homophobes a sur moi un effet simple et déplaisant : elles me font flipper. Je me souviens avoir parcouru le rapport annuel de l’association SOS Homophobie, il y a quelques temps, et d’en être ressortie abattue. Découragée.

Avoir peur n’est pas particulièrement empouvoirant. Faire l’autruche non plus.

Comment parler des agressions-massues – dont les coups façonnent une partie de ma vie gouine – sans le faire sur un mode désespérant, pour moi et pour les autres ?

Je n’ai pas encore trouvé la réponse.

Mais je sais, déjà, que le silence ne vaincra pas.

D'autres textes :

Pas une alliée

Je ne suis « l’alliée » de personne. Et je ne demande à personne d’être mon allié.e. Pourtant je sais bien que le concept d’allié présente un attrait indéniable, à la fois pour les personnes concernées et pour les autres. Il désigne, en gros, les gen.te.s qui ne sont...

read more

La table des hommes

J’ai essayé pendant longtemps de me tailler une place à la table des hommes. Je pensais que c’était ça, le féminisme. Obliger les hommes à se pousser un peu. Les convaincre de refermer leurs jambes et de resserrer leurs coudes pour nous laisser les rejoindre. Oh, pas...

read more

Injuste

Ma grand-mère a passé les dernières années de sa vie dans un EHPAD. Une maison de retraite sans trop de moyens, où un personnel débordé faisait ce qu’il pouvait sans parvenir à empêcher qu’une épaisse odeur d’urine imprègne les lieux. L’attitude de ma grand-mère à...

read more