Presque rien

06/22/2020
Par JeSuisGouine

Ça tient à presque rien.

La minute d’avant tu te replies, tu te recroquevilles, prête à fuir ou à sortir les crocs : celleux qui t’entourent ont beau se tenir juste à côté, tu te sens séparée d’eux comme par une vitre en verre, un matériau invisible et incassable, une dentelle de béton armé par la solitude.

Et puis quelque chose se passe. Quelque chose se dénoue. De nouveau tu te sens en lien.

Et ça tient à presque rien.

Après tout, on passe beaucoup de temps, dans nos cercles queer, à se demander ce qui fait communauté. On évoque de plus en plus le problème du gatekeeping : la façon dont certain.e.s s’arrogent le droit et le devoir de monter la garde pour décider qui est une bonne lesbienne, une personne trans convenable, un vrai pédé – et qui ne l’est pas. 

C’est un sujet qui m’est cher parce qu’après avoir relationné avec des mecs cis pendant la majeure partie de ma vie, arriver dans la communauté LGBTQI+ à trente ans m’a réservé quelques surprises désolantes. Les cis het te disent que tu fais ta crise d’adolescence et les personnes queer t’expliquent que tu n’es pas assez radicale/jeune/convaincue /originale/militante (on peut remplacer par l’adjectif de son choix, les possibilités sont infinies) pour rejoindre leur cercle décidément très fermé.

Tout d’un coup, beaucoup de gens différents tombent d’accord pour dire que tu ne sais pas ce que tu fais et que tu te trompes sur qui tu es.

Il me serait facile de décrire les mille nuances du rejet, un peu trop facile justement.

Alors passons ou plutôt retournons la peau sur l’envers.

Et racontons ce qui fait que l’on n’est pas rejeté.e, justement. Trouvons les lettres qui dessinent le geste minuscule qui te fait sentir que tu n’es pas mise de côté, le presque rien qui te permet de dire sans mentir : je suis là où je devrais être.

Et c’est pour moi une question qui dépasse sensiblement le cadre LGBTQI+ ou queer.

Je voudrais trouver les mots pour raconter ce qui fait parfois que tu te sens à ta place.

J’allais écrire : tu te sens acceptée, et puis j’ai hésité – être acceptée, ça veut dire quoi ?

Être validée ? Certifiée conforme ?

Bien sûr ça a quelque chose de très rassurant. Bien sûr je veux appartenir et faire corps, bien sûr qu’il est agréable de se sentir partie d’un tout. La connivence est reposante : elle dilue quelques instants le poids et la responsabilité de la solitude.

Mais c’est une fausse piste.

Personne ne peut et personne ne devrait être mis en position de valider l’autre. Et même avec les efforts les plus désespérés, ce n’est pas par une parole ou un geste venus de l’extérieur que pourra être soignée l’insécurité. La plaie ne cicatrise qu’irriguée par l’intériorité. Ce que les autres peuvent faire de mieux, c’est de ne pas retarder la guérison. Tenir à distance ceux qui saupoudrent de sel nos chairs à vif et ne rien attendre des âmes prétendument bien attentionnées.

Quand je parle d’être acceptée, je veux plutôt dire : être vue ; être reconnue. Être acceptée par opposition à : être ignorée.

Ce qui signifie aussi que je n’ai pas besoin d’être comprise.

C’est même plutôt le contraire : on n’accueille pas en encerclant et en contenant. Une étreinte n’est belle que parce qu’elle sera dans quelques instants défaite, que nous pouvons à tout instant y mettre terme.

Je demande à être considérée. Pas validée.

Ça tient à presque rien.

Un sourire vague lancé dans ma direction comme une plume, incertaine de sa destination. Le regard qui s’attarde et qui dit oui je t’ai vue – oui j’ai compris que tu existes. Une invitation inattendue.

Ça tient à presque rien et c’est peut-être pour ça qu’on n’en parle pas tellement.

Mais presque rien c’est déjà quelque chose.

Et par égard envers mes adelphes, envers toutes celles et tous ceux dont les visages sont assoiffés d’être accueillis, je me fais aujourd’hui et en silence la promesse, chaque fois que j’en serai capable, de franchir ce petit pas immense qui sépare l’indifférence du presque rien.

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