J’ai appris

06/15/2020
Par JeSuisGouine

La première fois que je me suis retrouvée au lit avec une fille, je m’attendais à entrer d’un pas léger dans le royaume de la Simplicité et de l’Évidence. Je suis une meuf, je me masturbe, donc je vais savoir donner du plaisir à une autre femme. Pas vrai ? Bah non. Pas vrai.

J’entends souvent pourtant, et la plupart du temps de gen.te.s bien intentionné.e.s voire queer, que le sexe entre meufs serait « naturellement » meilleur que le sexe hétéro : les femmes savent forcément mieux que les hommes comment faire jouir une femme, puisqu’elles ont le même appareil génital. Des copains pédés répètent ça à l’envi aussi : évidemment que c’est « meilleur » entre hommes, évidemment qu’un mec sait mieux comment sucer un autre mec qu’une fille ne pourra jamais le faire.

Les chiffres semblent même confirmer ce point de vue : d’après une étude de 2014 parue dans le Journal of Sexual Medicine et relayée par le site d’informations Slate, les femmes hétérosexuelles déclarent avoir un orgasme 61,6 % du temps, alors que les lesbiennes atteindraient l’orgasme presque 75 % du temps.

L’idée que si tu sais te faire jouir, tu sais faire jouir une autre personne qui a un appareil génital similaire au tien a pour elle l’attrait du « bon sens », mais comme souvent avec les réflexions de « bon sens », elle traduit surtout des préjugés et des impensés vraiment gênants.

Déjà, cette façon de voir les choses laisse de côté les personnes trans non opérées, en oubliant que certaines femmes n’ont pas de vulve et que certains hommes en sont dotés. Ça met la puce à l’oreille sur la justesse du propos. Et non, les personnes trans ne sont pas un « détail ». Et oui, c’est grave de ne pas inclure nos adelphes trans quand on parle de sexualité – ou d’autre chose d’ailleurs.

Ensuite, ça naturalise et objectifie la « qualité » du sexe, en partant du principe que nous avons tou.te.s plus ou moins les mêmes zones érogènes et qu’il existe quelque part une espèce de mode d’emploi général, applicable à toutes et tous, dont toute personne cisgenre est dotée à la naissance, pour elle-même et pour les autres.

Mes expériences sexuelles invalident totalement ce présupposé. Toutes les filles n’aiment pas les mêmes choses – genre, vraiment pas. Toutes les filles n’ont pas les mêmes vulves et oui, une meuf cis aussi peut avoir du mal à « trouver » le clitoris d’une autre personne : je suis là pour en témoigner.

Il y a peut-être effectivement des espèces de « basiques », genre penser à aller regarder ce qui se passe du côté du susdit clitoris, mais je ne vois pas en quoi un mec (cis ou pas) serait a priori moins doué que moi pour le faire. La façon de toucher cette zone, la pression, la vitesse, la forme du mouvement, la matière (une langue, un doigt, un objet) : tout dépend de la personne avec qui l’on partage cette intimité et tout dépend de ce dont elle a envie à ce moment précis, et qui peut varier d’une minute à  l’autre.

Quand une fille en rencontre une autre, à ma connaissance, il n’existe pas encore de processus télépathique miraculeux qui lui permet de savoir ce qui ferait mouiller l’autre.

Non seulement on ne sait pas « naturellement » comment toucher l’autre, mais j’irais même plus loin : on ne sait pas nécessairement « naturellement » comment se donner du plaisir à soi-même. Surtout quand on a été socialisée comme une femme, c’est-à-dire le plus souvent dans la honte (au pire) ou l’indifférence (au mieux) vis-à-vis de son sexe. Pour le dire clairement : il y a plein de filles qui ne se masturbent pas et qui ne savent pas comment se faire jouir. Et qui, pourtant, sont tout à fait capables d’accompagner certains hommes cis jusqu’à l’orgasme.

Comment ça se fait qu’elles n’aient pas leur propre mode d’emploi, mais celui de leurs partenaires ? Peut-être que c’est plus une question de politique que de nature, finalement ?

Et on en arrive au point qui me paraît absolument crucial : le fait de naturaliser le plaisir entre meufs n’est pas seulement embêtant parce que c’est faux.

Si c’était juste une idée reçue comme une autre, je ne me fatiguerais pas à écrire tout un texte sur le sujet. Par exemple, je pense qu’il est néfaste de mettre les tomates au frigo : ça gâche leur goût et leur texture. Néanmoins, je ne juge pas absolument nécessaire de le faire savoir au monde.

Alors, pourquoi est-ce que ce sujet est important ?

Naturaliser le plaisir lesbien sur le mode « les femmes (cis) se comprennent entre elles » a deux conséquences qui me paraissent assez graves.

Première conséquence de la naturalisation du plaisir lesbien : ça évite de réfléchir aux raisons pour lesquelles le sexe hétérosexuel peut être moins satisfaisant. Il s’agirait d’une sorte de destin biologique –  les hommes n’ont pas de vulve, ils ne peuvent pas savoir.

C’est faux.

D’abord, je le répète, parce que certains hommes ont une vulve.

Ensuite, s’agissant plus précisément des mecs cis het : si, ils pourraient savoir. Les raisons pour lesquelles les femmes jouissent moins avec des hommes qu’avec des femmes ont tout à voir avec le patriarcat, et rien à voir avec une dextérité virtuose et innée. Il n’y presque aucune des pratiques sexuelles que j’ai vécues avec des femmes que je n’aurais techniquement pas pu réaliser avec un mec cis. Ce qui fait que j’ai tellement plus de plaisir avec des femmes, ce n’est pas leur habileté technique.

Ce sont mon désir, mes projections et aussi la relative absence de patriarcat. Celle-ci, par exemple, facilite le décentrage des rapports sexuels de la SSP (Sacro-Sainte Pénétration), ce qui ne veut pas dire qu’on ne profite pas de toutes les chouettes possibilités qu’offrent une vulve et un vagin ou un dickclit.

Deuxième conséquence navrante : ça culpabilise à mort toutes les personnes (dont je fais partie) pour lesquelles le sexe avec des personnes du même genre assigné à la naissance n’a pas été immédiat et évident. Une petite cerise sur le gâteau au goût amer : déjà tu te tapes tout le travail émotionnel lié à la sortie de l’hétérosexualité et en plus tu doutes de ta légitimité pour la seule raison que tu as besoin de temps et de communication pour construire une intimité avec ta ou tes partenaires.

Si certain.e.s se sont senti.e.s à l’aise dès leurs premiers émois sexuels, tant mieux.

Mais c’est important de reconnaître que ce n’est pas l’expérience de tou.te.s – et que ce n’est pas un problème.

Je ne crois donc vraiment pas qu’on fasse un cadeau aux lesbiennes, ni aux personnes dotées d’une vulve, en rabattant sur « La Nature™ » le plaisir du sexe entre gouines.

J’ai appris à toucher une fille comme j’ai appris à toucher un garçon. Au fil des partenaires, au fil des expériences.

Là non plus, il n’y avait pas d’évidence.

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