Envie(use)

06/08/2020
Par JeSuisGouine

Pendant longtemps pour moi les filles pouvaient se classer en deux catégories : celles que j’enviais, et celles que je n’enviais pas.

Comprendre : les gagnantes du « grand marché à la bonne meuf » dont parle Despentes… et les autres. Les filles minces, épilées, à la mode, qui avaient l’air à la fois douces et sûres d’elles, intelligentes mais pas trop, drôles mais pas trop, belles mais pas trop…. et les autres. Les filles qui plaisaient « aux mecs »… et les autres. Je souffre d’un sens aigu de la compétition (coucou le système scolaire français) et mes relations avec les femmes n’y échappaient pas – j’étais plutôt amie avec celles que je n’enviais pas. Je crois que pour moi le male gaze c’est ça, cette compétition permanente entre femmes, organisée par le regard des hommes cishet ou plutôt par la menace de ce regard – la perversité et la force du système résidant dans le fait que cette concurrence mortifère peut tout à fait persister quand il n’y a pas l’ombre d’un homme en vue.

Quand j’ai commencé à désirer des meufs, le fait d’être envieuse (combiné à ma tendance à mettre de la complexité là où on pourrait s’en passer) m’a conduite tout droit dans le labyrinthe de mille questions. Est-ce que je veux cette meuf parce qu’elle m’attire, ou bien est-ce que je la veux parce que j’aimerais lui ressembler ? Formulé autrement : est-ce que je désire cette fille parce que je sais qu’elle est attirante pour un mec cishet et que, subissant la sexualisation du corps des femmes par les hommes en permanence, j’ai fini par y adhérer à mon corps défendant – ou bien est-ce que je désire cette fille parce qu’elle me plaît ? Est-ce que je désire cette fille dans le prolongement et dans la soumission à l’hétérosexualité, ou en-dehors ?

Ai-je envie d’elle ou suis-je envieuse ?

C’est la rencontre avec des corps féminins non hétéronormés qui m’a permis de répondre à cette question. C’est le désir pour des femmes qui ne provoquaient pas le désir des hommes (ou, plus exactement, qui n’étaient pas censées le provoquer) qui m’a aidée, peu à peu et non sans difficulté, à construire la légitimité de mon désir. A percevoir sa vérité.

Celles-ci, je ne les enviais pas, ou pas de la même façon. Et pourtant, je les voulais.

Je voulais leurs poils, leur cellulite, leurs bourrelets, leurs cheveux courts, leurs boutons et leur absence de décolleté.

Je les voulais, point.

Je ne dis pas que les filles « androgynes » ou « masculines » (j’insiste sur le poids des guillemets) sont « plus lesbiennes » que les autres ou qu’il me paraît « préférable » de les désirer. Je dis que mon désir pour des femmes « féminines » – je veux dire par là : mettant en scène les codes traditionnellement associés à la féminité – a été plus difficile à laisser s’épanouir parce que je me sentais parasitée par un regard hétérosexiste masculin. Ce qui n’a rien à voir avec le fait que ces personnes ne devraient pas porter du vernis à ongle ou des talons, et tout à voir avec mes peurs et mes préjugés.

En désirant des filles « hors jeu », j’ai pu affirmer pour moi-même la réalité de mon désir lesbien. Par une espèce de retour de flamme aussi inattendu que réjouissant, ma propre apparence a commencé à m’apparaître moins problématique : puisque je désirais des filles « imparfaites » au regard des codes de l’hétérosexualité, peut-être que j’avais moi aussi le droit d’y échapper ?

Peut-être que je pouvais, à mon tour, cesser mes tentatives pour gagner le jeu de l’hétérosexualité (spoiler alert : les dés sont pipés) et passer plus de temps à vivre ce que je voulais ?

Aujourd’hui, les filles à mes yeux se divisent en deux catégories : celles qui ont compris que pour devenir libres, il ne s’agit pas de suivre les règles mais de les changer… Et les autres. Les premières me donnent du courage et de l’espoir ; elles m’engueulent quand je raconte ou que je fais n’importe quoi et me réconfortent quand des proches plus ou moins bien attentionnés m’envoient de grandes portes hétérosexistes dans la tête. Elles sont gouines ou hétéros, fem ou butch ou aucun des deux. Quant aux autres, je leur adresse de grands gestes (et quelques textes) en espérant les convaincre de passer de l’autre côté.

Mouiller pour des filles qui ne faisaient pas bander de mecs cishets m’a aidée à écarter les barreaux du male gaze pour aller faire un petit tour du côté de la sororité.

Je suis loin d’avoir fini. Très loin d’être arrivée. Mais j’ai entamé le trajet.

Qu’on soit gouine ou pas – je nous la souhaite vraiment à toutes, cette traversée-là.

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