Les retrouvailles

06/01/2020
Par JeSuisGouine

 « Est-ce que tu es sûre que tu vas bien ? Tu changes beaucoup ».

Il y a quelques jours, mon frère m’a appelée pour me dire qu’il était inquiet. Ce n’est pas la première fois que nous avons cette discussion et sans doute pas la dernière. Depuis que je suis gouine, ce frère qui a choisi l’autoroute à quatre voies de la famille hétérobourgeoise se sent à la fois le droit et le devoir de me faire part, à intervalles réguliers, de son trouble face au fait que sa sœur dévie chaque jour un peu plus du droit chemin pour s’enfoncer dans des sentiers par lui inexplorés.

D’un certain point de vue, cette inquiétude homophobe (qui se prétend et sans doute se croit altruiste sollicitude) est révoltante.

D’un autre point de vue – qui n’annule pas le précédent – je la comprends très bien. Je change et moi-même, ces changements me secouent et m’interrogent. Je ne me suis pas retrouvée par hasard propriétaire et rédactrice d’un site intitulé « comment je suis devenue gouine » ; et les chroniques que je publie ici semaine après semaine ne s’écrivent pas toutes seules, ni sans raison. Ce changement que je vis, j’ai besoin de lui donner forme et de lui donner sens en l’habillant de mots.

J’écris pour rechercher les prémices, les signes annonciateurs, recueillir toutes les graines qui étaient appelées à germer. Histoire de remettre un peu de continuité dans tout ça.

Au fond une partie de moi partage donc l’hypothèse implicite qui sous-tend l’inquiétude de mon frère : ce serait le changement qui doit être raconté et explicité – voire justifié. Ce serait le devenir-gouine qui appelle le récit, et pas l’être-hétéro. L’hétérosexualité, parce qu’elle est « normale », c’est-à-dire implicitement obligatoire, serait aussi obligatoirement implicite.

Une partie de moi : une partie seulement.

Car j’ai aussi dit dès le début que je voulais parler de la traversée : à propos de la traversée et aussi depuis la traversée.

Parler de la traversée, ça suppose pour moi de parler aussi de ce qui a été quitté ou plutôt de ce qui est en train d’être quitté. Ca suppose pour moi de se demander comment j’ai fait pour être hétéro pendant tout ce temps, et de tenter d’y répondre avec sérieux. Avec respect.

En lieu et place de la peur d’avoir changé, voilà qui me paraît plus juste : la surprise d’avoir pu, pendant des années, vivre une vie qu’aujourd’hui je dirais amputée.

Je crois bien que j’étais hétéro précisément parce que ça « n’était » pas. Précisément parce qu’il n’y avait pas d’alternative. Mes lectures, mes amies, ma famille, les publicités, les gens que je croisais dans la rue, tout concordait parfaitement pour me dire : le couple c’est un homme et une femme l’amour c’est un homme et une femme le sexe c’est un homme et une femme.

Puisque je voulais de l’amour, du sexe et de l’intimité, je voulais des hommes. CQFD.

(J’allais écrire : des hommes cis, mais ce serait faux, parce que les transidentités n’existaient pas pour moi à cette époque, et donc les personnes cisgenres non plus.)

L’identité hétéro se tenait dans le silence, dans l’évidence, et tous les efforts que je devais faire pour me l’approprier étaient si bien enrobés de normalité que je ne les percevais même pas. Ça vaut pour le sexe, et ça vaut pour tout le reste. L’hétérosexualité, c’était le confort – et la terrible angoisse – de l’impensé.

Devenir gouine, c’était d’abord me dire : je suis hétéro.

Il s’agit pour moi autant d’inventer de nouvelles manières d’être, de dire et de faire que de laisser peu à peu s’évaporer le dressage hétérosexuel et ma « transformation » n’exige pas d’abord de bâtir mais de déconstruire.

Je ne suis pas devenue gouine en quittant des terres connues et rassurantes pour aller explorer des horizons nouveaux. Ma position n’est pas celle d’une exploratrice qui exotise ce qu’elle rencontre ou évoque avec nostalgie un paradis perdu, mais d’une exilée qui a finalement retrouvé le souvenir du bannissement et qui, depuis, s’est mise en quête des lieux depuis longtemps quittés, peut-être même jamais connus autrement qu’en rêve. Qui sait qu’elle n’est pleinement chez elle nulle part, et qui s’en accommode.

Il ne s’agit pas de changement. Ce sont des retrouvailles.

Incomplètes, inventives, joyeuses et exigeantes : des retrouvailles vivantes.

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