Je milite

05/25/2020
Par JeSuisGouine

Quand j’ai choisi les thèmes autour desquels je voulais écrire pour ce site, il était évident que « militer » devait en faire partie.

S’il y a une leçon du féminisme qui me paraît essentielle, c’est bien que l’intime est politique et que le politique est intime : raconter comment je suis devenue gouine, c’est un geste politique et ce geste lui-même est rendu possible par tout un contexte militant. Je ne peux écrire ici que parce que des gens se sont battus et continuent de se battre pour que nous ayons le droit d’exister. D’ailleurs, si j’ai préféré le mot de « gouine » à celui de « lesbienne », c’est un peu parce que c’est un terme plus familier et que j’aime la vulgarité, et beaucoup en raison de la charge plus politique de « gouine ». Le mot me semble plus frontal, plus subversif et davantage tendu vers un positionnement politique explicite. En un mot : plus militant, justement.

Et pourtant, j’observe avec intérêt que 1) la catégorie reste désespérément vide à ce jour 2) la première fois que j’aborde le sujet, du bout des doigts, c’est pour m’auto-qualifier de « mauvaise » militante.

La vérité c’est que ce verbe « militer », je le désire autant qu’il me fait peur. Tout gonflé de promesses qu’il est, il m’effraie, et j’ai la sensation que de son surplomb il attend de moi quelque chose que je ne suis pas capable de lui donner.

Peut-être est-ce lié à ma socialisation bourgeoise, ce côté « Marie-Chantal ne veut pas trop déranger ses voisins », mais peut-être pas : après tout, les seizièmes arrondissements de France et de Navarre n’ont pas paru étouffés de scrupules quand ils sont descendus défiler pour crier leur haine des familles homoparentales et des homos tout court.

Alors, pourquoi suis-je si mal à l’aise dans les milieux militants ? Pourquoi les trouvé-je aussi impressionnants, pas toujours accueillants et border flippants ?

Alors même que ce sont censés être des milieux « safe » et accueillants pour tou.te.s, il me semble souvent que les cercles militants ne font pas beaucoup de place à la faiblesse et aux fragilités. On n’y a pas toujours le droit à l’erreur ; la justice intracommunautaire peut être sans appel.

Il ne s’agit pas que de violence explicite. Il s’agit de cette subtile injonction à « s’affirmer ». A « s’assumer ».

Je comprends l’urgence de retourner le stigma : dans un monde qui t’explique que tu n’existes pas (et que si tu t’entêtes malgré tout, on te prie d’être discret.e), hurler « je suis là et je vous emmerde » recèle une puissance magnifique. La revanche : se montrer fièr.e, se montrer fort.e là où on nous attend déboussolé.e.s.

Ceux qui nous détestent disent : « nous savons et vous ne savez pas. Nous existons et vous n’êtes rien ». Alors nous leur répondons : nous aussi, nous savons ! Nous aussi, nous existons !

Puisqu’ils passent leur temps à nous dessiner en brebis égarées, nous sortons les crocs.

C’est beau et surtout : c’est nécessaire. Affirmer son statut d’être vivant ne relève pas du luxe. Il s’agit de survie. Nous avons besoin, parfois, de nous croire invincibles.

Le problème débute à l’instant où je me prends à mon propre piège : le problème surgit dès que je remplace l’injonction des homophobes à être « faible et décadente » par une autre injonction, celle de me faire « forte et incandescente ».

Car être infaillible n’a rien d’un projet libérateur : c’est épuisant.

Et alors je me demande si le plus grand des privilèges n’est pas, justement, de ne pas savoir. Je me demande si le plus grand des privilèges n’est pas, justement, de pouvoir douter de son identité : non pas après remise en cause par un tiers, mais parce que je ne suis pas transparente à moi-même.

Je me demande si le plus grand des privilèges n’est pas de s’octroyer le droit à la fragilité.

D’ailleurs, les mecs cishet se privent-ils de brandir leurs sentiments blessés à la moindre allusion féministe ? Les personnes blanches évitent-elles d’étaler leur malaise dès qu’on leur parle de racisme, au lieu de s’intéresser au sort des concerné.e.s ?

Les dominant.e.s ne s’interdisent aucunement d’être fragiles – et pour cause : ielles savent qu’un élan peut être puisé dans la faillibilité. La vulnérabilité ne devient un problème que lorsqu’elle concerne des personnes opprimé.e.s.

Alors je milite, oui.

Je milite pour le droit d’exister. Je milite pour le droit de savoir.

Et je milite aussi pour le droit de ne pas savoir. Je milite aussi pour le droit de douter. Je milite pour le droit d’hésiter. Je milite pour le droit de me tromper.

Je milite depuis ma fragilité.

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