Littéralement

05/11/2020
Par JeSuisGouine

La semaine fut dure à bien des égards.

Ce n’est pas pour être positive à tout prix, mais j’y vois une petite leçon. Qui pourrait se résumer en quelques mots : résister à la tentation du triomphalisme.

C’est un piège que recèle toute mise en récit, je crois. Puisque tu écris tu as quelque chose à dire et pour que tu aies quelque chose à dire il faut d’abord l’avoir, d’une façon ou d’une autre, compris, c’est-à-dire encerclé. Evidemment l’écriture qui prétend assécher son sujet ne présente aucun intérêt, mais il faut être une très grande poète pour parvenir à tracer des mots comme on ouvre une fenêtre, et ne pas les lancer sur la feuille à la façon des aiguilles dont les entomologistes transpercent passionnément leurs sujets d’étude.

Résister à la tentation du triomphalisme, c’est-à-dire résister à la tentation d’écrire depuis la fausse sécurité de la berge. Concrètement, ne pas céder à la facilité d’un récit en technicolor mais suivre les fissures et les peurs qui continuent obstinément à façonner certains pans de ma vie. Ne pas écrire pour tenter de reboucher les failles – les explorer, péniblement et sans panache.

Pas d’acharnement non plus à se prétendre perdue et aucun attachement à la grande idée romantique de la création tourmentée.

Ce que j’essaie de dire (mais de certaines choses on ne peut pas parler trop clairement, sous peine de les défigurer) : il me faut écrire depuis le lieu du passage, de la transition, depuis l’interstice – et les quelques claques assénées cette semaine auront au moins eu le mérite de me ramener, non sans un humour cruel, à cette humilité-là qui n’a rien de servile.

Cette humilité-là qui te fait observer de tout petits détails et y trouver une poésie, y trouver cette lucarne entrouverte que j’évoquais tout à l’heure.

Une lucarne aux contours flous : les lignes bougent, littéralement.

Les lignes sur lesquelles j’écris, à la main, depuis longtemps.

Pendant des années je me jetais des mots comme des bouées dans un tout petit enclos, celui des carnets moleskine 13*21. Un peu par snobisme mainstream (ne marchais-je pas sur les pas d’Hemingway ? pas trop, en fait) et un peu parce que ce petit format me convenait mieux qu’un grand cahier. D’abord, sa taille réduite permettait d’emporter mon journal partout et de disposer toujours de ce recours : savoir qu’il était là, pas loin, dans mon sac, et que je pourrais à tout moment le prendre et m’exprimer, suffisait déjà à m’apaiser. Une année de ma vie pouvait se retrouver entre ces pages et le petit carnet insignifiant prenait, après qu’il était recouvert de mon écriture serrée, le poids et la densité d’un précieux talisman. J’aimais aussi être obligée d’écrire petit, rendant le texte presque illisible : j’y voyais une espèce de protection contre l’intrusion d’un Autre qui voudrait s’y introduire. La peur du relecteur : une crainte fondamentale, ironique pour quelqu’un qui par ailleurs cherche à être lu.e. Et puis après quelques temps s’est créé un effet de série, les moleskines s’empilaient les uns avec les autres, parfaitement alignés, une série de petits cailloux bien polis et bien propres au sein desquels j’avais enfermé le chaos banal, bruyant et souvent plein d’ennui de mes jours. M’exprimer certes, mais sans trop prendre de place et dans une esthétique implicite de la conformité : voilà le compromis qui me semblait alors idéal.

Il y a quelques années, j’ai commencé à écrire des textes dans des cahiers bien plus grands. Ca peut sembler idiot ou anecdotique, mais je me souviens avoir eu l’impression de faire une infidélité à mes petits carnets et m’être justifiée envers moi-même sur le mode : j’utilise ce que j’ai sous la main. J’ai fait des allers-retours, grand cahier petit carnet, avec des traces de mauvaise conscience. Peu à peu j’ai écrit davantage dans les cahiers, sans du tout le conscientiser, avec toujours ce motif génial parce que parfaitement inoffensif : « c’est pratique ». Et c’est vrai. C’est pratique. Mais qu’est-ce que ça veut dire exactement, c’est pratique ?

Tu n’imagines pas à quel point quelques centimètres carrés font une énorme différence : on parle tout le temps du grain de sable qui grippe la machine, mais peut-être parfois suffit-il d’un grain de sable pour la réparer. Quelques centimètres carrés et c’est plus facile de laisser aller le geste, de moins retenir la main, de ne plus obstruer l’écoulement des mots.

Aujourd’hui je n’écris plus que dans ces cahiers qui me laissent la place d’écrire pour de bon. Le dernier petit carnet reste comme il est : entamé, inachevé, quelques dizaines de pages vierges qui disent le voyage vers autre part.

Ce n’est que tout récemment, il y a dix jours peut-être, que j’ai réalisé que le passage des petits carnets aux grands cahiers, et les aller-retour subséquents, correspondaient presque exactement à mes tâtonnements hors de l’hétérosexualité.

Alors oui les lignes bougent, littéralement mais pas que – et jamais de la façon dont on s’y attend ?

Une lucarne aux contours flous, mais une lucarne ouverte.

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