La feinte

05/04/2020
Par JeSuisGouine

« Je dis juste que faire semblant, et le faire de telle manière que personne ne puisse s’en rendre compte, c’est peut-être inhérent au fait d’être une femme » (La Maison, Emma Becker, 2019).

« Se pencher non pas sur ls droits et l’utilité des marginaux mais sur l’utilité et les droits de ceux qui se targuent d’être normaux » (Laurence Anyways, Xavier Dolan, 2012).

[TW : sexe douloureux]

Une question récurrente, en tant que gouine, de la part des hétéros : comment baise-t-on entre filles ? Sous-entendu : peut-on niquer sans bite ?

Même incrédulité devant le sexe lesbien que traduisait la question d’un gars qui, en soirée, s’est senti le droit de venir nous déranger, nous deux qui nous embrassions tendrement (les yeux fermés, bienheureuses aveugles aux néons et aux autres corps qui se promenaient là), qui s’est senti le droit de nous interrompre pour nous demander si on avait déjà couché avec un garçon – et je sais que tu entendais par là du vrai sexe avec des vrais mecs cis avec de vrais morceaux de pénis à l’intérieur.

Toi le putain de relou à qui ce soir-là nous n’avons pas répondu : oui, j’ai déjà couché avec des garçons.

J’ai déjà couché avec des hommes cis, et tu sais quoi ? Si tu m’écoutes en parler, ce que j’ai à dire risque de ne pas te plaire. Si je prends la parole et que je parle – pour une fois – sans tenter d’adoucir ma vérité pour ne pas trop te heurter, ta curiosité libidineuse cèdera très vite la place à un autre sentiment. Quelque chose de gluant, de l’ordre de la gêne, de l’ordre de la honte, et tu feras ce que font les hommes cis quand parlent les femmes : tu prendras tes jambes à ton cou.

Mais dans l’écriture je te tiens : ici au moins ta fuite est impossible.

Tu veux savoir si j’ai couché avec des mecs cis ?

Je vais t’en parler, alors.

Je vais te parler de la douleur, pour commencer. Je vais te parler de la douleur que je n’étais même pas capable de qualifier de douleur, que je refoulais, que je tentais d’emballer dans le papier cadeau luisant et poisseux du sexe « intense ». Ce qui était intense, surtout, c’était la brûlure le lendemain quand j’allais pisser. Intense aussi l’humiliation quand tu dis au docteur que tu as mal pendant les rapports sexuels (ce qui voulait dire : rapport sexuel avec pénétration par une bite, car que la médecine connaît-elle d’autre ?) et que la gynéco hausse les épaules. Apparemment c’était normal. Il faut souffrir pour être belle. Il faut souffrir, point.

Est-ce que tu t’es déjà demandé, pendant que tu niquais, si tu allais avoir une cystite le lendemain ? Est-ce que tu as déjà senti, pendant que tu baisais, des milliers d’aiguilles minuscules transpercer ta peau là où elle est la plus fine, la plus sensible ?

Je commence par là parce que je sais que si une femme veut être entendue par un mec cis, il faut balancer du concret, du solide, quelque chose de tangible. Avoir mal, est-ce que c’est assez palpable pour toi, assez palpable pour que tu ne renvoies pas d’un geste désinvolte mon récit dans le trou noir du déni ? Probablement pas. Si les hommes cis croyaient les femmes quand elles parlent de leur souffrance, ça se saurait.

Je commence par là aussi pour résister à la tentation de l’évitement. L’appel de la litote.

Je commence par là et pourtant, paradoxalement peut-être, je ne pense pas que ce soit l’essentiel.

Parce que j’ai aussi, et souvent, pris du plaisir avec des mecs cis. Je les ai désirés et, parfois, j’en ai joui.

Mais attends, gros relou de l’autre soir, ne te lèche pas trop vite les babines à l’arrivée du happy end. La gouine ne va pas reconnaître dans une exhalation troublée les délices de l’orgasme phallo-centré.

Car jusque dans le désir, jusque dans le plaisir, jamais dans le sexe avec un homme je n’ai pu me départir de cette inquiétude – parfois discrète, toujours oppressante – cette incertitude nichée profond au creux de moi : le souci constant d’être une bonne meuf. Ca a été décrit mille fois : le male gaze, le fait de se demander pendant le cul à quoi ressemble ton cul, de ne pas lâcher-prise, de produire les gestes, les postures et les sons pour plaire à ton partenaire et non pour ton propre plaisir.

Conséquence double : je ne jouissais pas et je faisais semblant de jouir. Je ne jouissais pas parce que je faisais semblant de jouir. Je faisais semblant de jouir parce que je ne jouissais pas.

Est-ce que tu saisis l’ironie de la situation, gros relou ? Oui ? Ne relâche pas encore ton effort, car je n’en ai pas fini.

Après tout, que les femmes « simulent », comme on dit, s’insère sans difficulté dans le grand récit selon lequel les femmes sont soit de saintes mères, soit de grandes manipulatrices retorses face auxquelles les hommes, pauvres agneaux, sont sans défense (des agneaux responsables de 85 % des morts violentes au sein des couples, ça laisse songeur – chiffres issus d’une étude de 2017 réalisée par le ministère de l’intérieur français). Les femmes mentent, c’est bien connu.

Mais peut-on mentir quand on croit dire la vérité ?

Je n’étais même pas consciente de simuler. Je me convainquais, contre tout mon vécu, que j’aimais ce que je faisais. Je simulais sans le savoir, comme M. Jourdain et sa foutue prose. Je feignais avec une telle conviction que je bernais tout le monde : absolument tout le monde, à commencer par moi-même.

Voilà, c’est ça dont je veux te parler.

Je veux parler de l’aliénation. Je veux parler du mensonge qui prend une place si énorme que je ne suis plus capable de le reconnaître pour ce qu’il est. Je veux parler de la façon dont, pour reprendre les mots de Montaigne, se confondent la peau et la chemise. Je veux parler de ce que ça te fait, en tant que femme et en tant qu’être humain, de ne plus savoir toi-même où se situe ta vérité.

Je veux te parler de ce que c’est de vivre sur le mode de la feinte.

Feinte : action de faire semblant, action destinée à masquer quelque chose, mouvement simulé dans le but de tromper l’adversaire.

Quelle dangereuse botte cherchai-je ainsi, par ma feinte, à déjouer ? Quel nom donner à l’adversaire ?

Je feignais parce que je savais – confusément peut-être, mais je le savais – que si je reconnaissais que dans le sexe mon plaisir était toujours second, que mon désir était conditionné à celui de l’autre, que je prétendais jouir pour abréger la comédie, pour éviter les remarques déplaisantes, pour être validée 

– tôt ou tard, je devrais en tirer les conséquences qui s’imposaient.

Je savais que cela signifierait que je n’étais pas heureuse ni épanouie.

Cela signifierait que je n’avais pas réussi, malgré mon acharnement, malgré mon courage et malgré mes folies, à échapper au destin que me promettait le patriarcat : celui de vivre en meuf dominée. Piège ultime : avoir le « choix » entre l’aliénation inconsciente et la honte de se découvrir aliénée. J’ai « choisi » la fierté. J’ai choisi la feinte. J’ai choisi de refuser de voir les barreaux de ma prison. Peut-être qu’à force de les ignorer, ils finiraient par s’évaporer ?

Je détournais le regard avec d’autant plus d’entrain que je voulais aimer le sexe, en partie parce que le discours féministe que j’avais rencontré mettait pesamment l’accent sur l’importance d’avoir une sexualité « libérée » et en partie parce que j’y pressentais une source potentiellement infinie de joies dans ce monde qui n’en regorge pas tant.

« Le » sexe. Masculin, singulier.

Je savais bien que les gouines existaient – d’autant plus qu’à quelques reprises des proches ou moins proches m’avaient fait des commentaires sur ma dégaine de lesbienne, remarques qui me faisaient rire, que je pensais oublier et dont je me souviens pourtant. Mais ce savoir était tout théorique. Je ne connaissais pas de gouine. Ni dans la vraie vie, ni dans les romans que je lisais, ni dans les films que je regardais.

J’ai vu Laurence Anyways en 2014, dans un petit ciné-club étudiant. Mon mec de l’époque n’avait pas voulu m’accompagner ce soir-là. Enorme claque. J’en pleure des jours durant. Ledit mec de l’époque, vaguement agacé, m’écoute d’une oreille distraite alors que j’essaie encore et encore de lui expliquer pourquoi ce film m’a tellement touchée. A vrai dire, je ne le comprends pas moi-même.

Pourquoi cette femme qui ment à tous et qui, à trente-cinq ans, explose – pourquoi cette femme me parle tant ? Pourquoi les couples qu’elle forme avec d’autres femmes me font couler fort de l’eau des yeux ? Pourquoi continue-t-elle, comme une amie, de m’accompagner longtemps, longtemps après que les lumières se sont rallumées ?

Il me faudra attendre trois longues années pour que je trouve la force – enfin – de poser le mot de « simulation » en parlant de sexe dans mon journal intime.

Je crois que j’ai commencé à devenir gouine ce jour-là. Ce jour où j’ai reconnu ma vie sexuelle pour ce qu’elle était : une feinte où le premier risque que j’évitais de prendre, c’était moi.

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