Malgré tout le reste

04/27/2020
Par JeSuisGouine

Peut-être te l’ai-je déjà dit ? Je suis une flippée de la vie qui aime les instructions et les modes d’emplois. Le genre de personne qui lit la notice du lave-vaisselle avant de l’allumer.

Quand j’ai commencé à chercher des meufs avec qui « faire une belle rencontre », comme on dit, je me suis donc retrouvée telle une poule devant un couteau : désemparée.

Je connaissais la drague hétéro et ses codes. Même si je m’étais montrée remarquablement inapte à les appliquer (trop offensive, trop directe, castratrice, maladroite, you name it), je les connaissais et j’avais une vague idée d’où on pouvait trouver des mecs hétéros parce que la réponse était simple : ils étaient partout.

Oui, partout. Les mecs se croient autorisés à témoigner de leur intérêt sexuel, sur des modes plus ou moins discrets, absolument partout. Il n’y a pas un seul espace de vie qui est épargné. Dans la rue, le métro, au boulot – sans même parler des lieux censément « faits pour ça », comme les bars ou boîtes – les sollicitations sexuelles indésirées et indésirables sont permanentes.

En tant que meuf avec un passing hétéro, le monde se chargeait de me sexualiser en permanence et mon enjeu, jusque-là, avait plutôt consisté à éviter des situations de « séduction » qu’à les rechercher activement. Je mets de gros guillemets autour du mot séduction car je crois que, la plupart du temps, quand des mecs essayaient de m’aborder, l’objectif n’était pas tant d’établir une relation érotique que de me rappeler que j’étais une femme. Et qu’une femme, si elle existe, doit s’attendre à ce qu’on lui rappelle sa position d’être sexué n’importe où, n’importe quand et n’importe comment.

Je passais donc d’un monde où trouver un partenaire sexuel était facile (avec un résultat presque toujours désastreux, j’y reviendrai un jour, mais facile) à un univers où mettre la main sur une gouine me paraissait relever de la quête du Saint-Graal : épique, courageux, long et voué à l’échec.

Je pouvais pas compter sur le fait d’être draguée : je ressemblais à une meuf hétéro donc les chances qu’une lesbienne m’aborde étaient proches de zéro – ça n’est d’ailleurs presque jamais arrivé, pour ça et peut-être pour d’autres raisons que je ne suis sans doute pas la mieux placée pour comprendre.

Pas non plus possible de me reposer sur mes connaissances. Je n’avais pas d’amies lesbiennes. Mes amis comptaient beaucoup de copains gays mais les trans-pédés-gouines ne forment pas (encore) une grande famille unie et aimante et mes potes ne connaissaient pas de gouines. Ou bien, quand par miracle une goudou était dans le paysage, elle était maquée depuis cent mille ans et m’écoutait lui poser des questions avec une commisération mêlée d’amusement (ou bien était-ce l’inverse ?) sans me donner aucun conseil utile et concret.

Il ne me restait qu’une option : me bouger le cul.

Ce qui posait deux redoutables difficultés.

Premier souci : après avoir subi de la « drague »  – aka du harcèlement – pendant presque trente ans, j’étais extrêmement réticente à infliger des tentatives de séduction à des meufs possiblement hétéros, et même si pas hétéros possiblement en couple, et même si pas en couple possiblement pas intéressées. Oui, ça fait beaucoup de mots pour dire que j’avais une frousse de tous les diables. Disons que ce problème a fini par se résoudre tout seul, au moment où ma frustration érotico-affective a dépassé ma trouille. Qu’on se rassure : mon insécurité fondamentale restait tout de même bien présente – et m’a poussée à conduire des dates comme j’aurais mené des interviews d’investigation journalistique, mais on va jeter un voile pudique là-dessus pour l’instant.

Deuxième problème : je ne savais pas trop où trouver des meufs lesbiennes. Dans le monde réel, il y a les « lieux de sociabilité lesbienne », comme disent les sociologues. Concrètement, à Paris, le seul que je connaissais en tant que newbie c’était la Mutinerie. Première fois que je vais à la Mutinerie : je suis seule et gênée, j’ai l’impression que les meufs sont hyper jeunes, portent toutes des Doc quand je suis en ballerines, se connaissent parfaitement et me jugent sur le mode « que fout ici cette vieille hétéro bourge à manteau beige et à cheveux longs ? ». Je n’y retournerai plus avant longtemps. (Je trouve maintenant que c’est un très chouette lieu et je sais que d’autres y ont trouvé un pied à l’étrier accueillant et bienveillant… mais clairement c’était pas mon cas).

Puisque le monde réel était ingérable, il me restait l’internet mondial.

Soyons claires : les applis de rencontre m’ont ôté une énorme épine du pied. Je comprends qu’on puisse leur faire plein de reproches, mais pour la gouinasse en herbe que j’étais à ce moment-là, le fait de pouvoir cocher l’option « voir des filles » sur Tinder m’a donné la sensation d’ouvrir les portes d’une sorte d’eldorado où il était enfin facile de repérer des meufs lesbiennes et de leur dire : tu me plais.

Voir défiler les profils de meufs qui aiment les meufs fut une expérience exaltante : je n’avais donc pas rêvé ! elles existaient !

Je me souviens avec tendresse (et un gros facepalm intérieur) de mon premier date avec une fille rencontrée sur une appli. J’étais mal à l’aise et elle aussi, mais elle faisait mieux semblant. Une habituée de ce genre de jeux, elle égrenait les mots-clés qui – je l’ai compris depuis – étaient destinés à m’impressionner. Je n’y comprenais rien. Je crois maintenant que mon impassibilité l’ébranlait comme une manifestation de détachement alors que je ne saisissais pas la moitié de ses références. De quiproquo en quiproquo, on s’est vues quelques fois.

Pour courte qu’elle soit, cette relation m’a permis de constater qu’entre meufs, je ne sentais plus cette pression à la baise qui empoissait n’importe quelle rencontre avec un mec. Non qu’il n’y eût pas de sexe, mais je n’avais plus l’impression désagréable que les rapports sexuels constituaient une sorte de trophée à se disputer dans un jeu que j’étais sûre de perdre. Je ne dis pas que les relations gouines sont miraculeusement épargnées par la pression à la baise. En revanche, je pense sincèrement que c’est en général bien moins présent qu’avec des mecs hétéros, qui ont l’air aussi obsédés que terrifiés par la perspective de niquer.

Cette relation m’a aussi rassurée : oui, même moi, meuf notoirement à côté de la plaque, je pouvais rencontrer des filles qui m’attiraient et que j’attirais. Je pouvais me concentrer sur la question de savoir ce que j’attendais de ma vie affective et cesser de me lamenter sur le mode « de toutes façons c’est soit l’hétérosexualité soit le célibat ».

Evidemment, les applis ne suffisent pas.

Mais quand même.

Pour moches et mercantiles et insécurisantes et violentes qu’elles soient, les applis ont le grand mérite de contrer l’invisibilisation des gouines.

Ce n’est pas juste un outil pratique pour trouver des gens avec qui niquer (même si : aussi, oui).

Ça va plus loin.

La contrainte sociale à l’hétérosexualité c’est ce truc très concret qui fait que le lesbianisme te paraît tout simplement impossible, c’est ce chemin « par défaut » qui te conduit tout droit vers l’hétérosexualité.

Pour la défier, il faut commencer par se convaincre que c’est possible.

Dans ce contexte, voir que les lesbiennes existent, voir qu’on n’est pas seule, c’est essentiel.

Pour ça, et malgré tout le reste : merci les applis.

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