Cherchez la fille

04/13/2020
Par JeSuisGouine

Un des trucs qui me frustre le plus, dans les représentations du cheminement vers une sexualité lesbienne, c’est que les meufs gouines paraissent toutes tomber sur leur âme sœur – ou du moins sur une autre fille avec qui baiser goulûment – comme par magie, sans difficulté et surtout : sans effort. Elles peuvent certes se demander fugitivement si l’objet de leur désir est hétéro mais c’est toujours pour obtenir une réponse rapide et, en général, négative. Quasi absence d’évocation d’une étape, pour moi et nombre de mes ami.e.s, cruciale : la recherche active de partenaires. Et les portes qu’on se mange en chemin.

Oui, on trouve quelques lesbiennes dans la littérature et au cinéma – mais que ces gouines de fiction se trouvent sans avoir à se chercher me laisse incrédule.

Je comprends que d’un point de vue dramaturgique, il ne soit pas particulièrement vendeur de montrer une meuf demandant à sa meilleure pote, l’air perplexe et agacé : « mais où sont les lesbiennes dans cette putain de ville ? j’en ai repéré trois : deux forment un couple – la troisième c’est moi ». Moins vendeur qu’une scène de sexe de trente minutes, disons (suivez mon regard et ce qu’en dit Jul’Maroh ici).

Je sais aussi que l’écart entre la réalité et la représentation culturelle des pratiques de séduction n’est évidemment pas propre aux gouines : je ne crois pas que beaucoup d’hétéros considèrent crédibles ou réalistes les scénarios des comédies romantiques de Noël. A l’inverse, je connais aussi des filles qui enchaînent les rencontres avec d’autres meufs gouines sans même y prêter attention et l’évidence de la rencontre lesbienne correspond bien à leur vécu.

Mais précisément, le problème n’est pas seulement celui du « réalisme ».

Il y a trois principales raisons me laissant penser qu’il est grave de taire les efforts qu’on doit souvent faire, en tant que lesbiennes, pour trouver des partenaires.

D’abord, parce que cela redouble l’invisibilisation des lesbiennes en silenciant leur invisibilité.

Dans un monde où les lesbiennes sont presque totalement silenciées, je pense qu’il est non seulement mensonger mais surtout absurde de passer sous silence l’énorme enjeu que représente l’identification puis l’entrée en contact avec d’autres meufs gouines – surtout quand on fait ses premiers pas dans cette direction, qu’on n’a pas encore intégré les codes et qu’on ne sait tout simplement pas où chercher.

Ensuite, parce que cette cécité participe du récit de l’identité sexuelle sans tâtonnements. Elle contribue à construire un discours selon lequel, en tant que gouine, s’instaure très vite et durablement une parfaite égalité entre désirs, sexualité et sociabilité – alors même qu’on ne vit pas toutes une rencontre providentielle qui clôt d’un geste opportun toutes les questions qu’on se posait. Tant mieux pour toutes celles à qui ça arrive, vraiment. Mais le règne sans partage d’un récit où l’amour/le sexe tombe du ciel délégitime au passage une sexualité active, une sexualité de sujet, une sexualité en construction où on va chercher ce qui nous plaît. Je pense à Jenny de The L Word qui vit sur un mode passif sa liaison avec Marina ou bien à la façon dont les héroïnes gouines de Despentes trouvent en général des meufs avec qui baiser en une demi-douzaine de pages.

Enfin, et c’est peut-être le plus grave à mes yeux, l’absence de représentations culturelles de meufs lesbiennes qui cherchent activement – fût-ce maladroitement – des partenaires contribue à ne pas donner de clés à toutes celles qui se disent que, peut-être…, et qui ne savent pas où ni comment rencontrer d’autres gens comme elles.  Ces filles qui tâtonnent, qui n’ont pas les codes et dont j’ai fait partie. Non : dont je fais encore partie, et pour longtemps. Pour être claire : je n’avais vraiment aucune idée de la façon dont les choses se passaient et je crois pouvoir dire que j’ai pas mal galéré.

Est-ce que j’ai déjà tapé une recherche Google de l’ordre de : « où rencontrer des gouines, putain ? ». L’histoire ne le dit pas.

Ce que l’histoire dit : ces filles avec qui faire ensemble l’école buissonnière de l’hétérosexualité, j’ai fini par les trouver.

Mais pas sans chercher.

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