L’écorchure

04/06/2020
Par JeSuisGouine

Certaines questions s’imposent à toi avec la persistance discrète d’une écorchure toute bête au bout du doigt. Au début la douleur est vive, sans équivoque – pourtant la peau, au bout du majeur, est entaillée sur moins d’un millimètre. Peu à peu la blessure se referme mais il en reste, pendant des semaines, une démangeaison.

Il en va ainsi de la question du choix. J’ai déjà écrit deux textes à ce sujet (ici et ) et, pour être honnête, je me fatigue moi-même. J’ai du mal à saisir ce que j’essaie d’en dire. Les mots se dérobent à mesure que je veux les égrener ; je change d’avis une demi-douzaine de fois entre le moment où j’écris les premières lettres et celui où je tente tant bien que mal de clore le texte.

Mais il faut y retourner. La démangeaison est tenace.

Derrière la question du choix se cache, plus simple – donc plus redoutable – la question du changement. Qui elle-même, je crois, renvoie à un concept philosophique fatigant : l’essence.

En matière d’orientation sexuelle, je dirais que le discours dominant raconte à peu près ceci : on naît homo (on note au passage qu’on ne dit pas qu’on naît hétéro, parce que les hétéros n’ont pas besoin de nommer leur réalité : ils « sont », un point c’est tout). On naît homo, et on le reste. Autrement dit, on est homo par essence : il y a dans le sujet quelque chose de stable, une identité, soit un lieu qui reste toujours identique à lui-même – on parle opportunément d’identité sexuelle. Peu importe l’absence de sexualité homosexuelle : on « est » homosexuel.le, au moins en puissance. L’affirmation et la « mise en pratique », à un âge plus ou moins avancé, d’une sexualité homosexuelle, n’est que le passage de cette identité sexuelle de la puissance à l’acte, pour reprendre un vieux cadre aristotélicien. (Petit reminder Wikipédia : « la puissance est le synonyme de potentialité. Ce qui n’est qu’en puissance, par opposition à ce qui est en acte, est ce qui n’est pas encore réalisé, ce qui n’est qu’une virtualité. »)

L’identité exclut par définition la notion de choix, tout comme celle de changement. La graine de blé, même si elle n’est pas encore un épi, ne peut pas « choisir » de devenir un pommier. Non seulement l’enfant homo ne peut pas choisir volontairement de devenir hétéro mais surtout : il ne peut pas changer, même contre son gré.

Importance vitale de la notion d’identité sexuelle : les camps de rééducation ne servent à rien. Les exorcismes ne servent à rien. Les insultes, le mépris, les coups ne servent à rien. Ils ne peuvent plus se cacher derrière leur prétendue valeur “redressante” et ceux qui les infligent doivent les assumer, et en rendre compte, pour ce qu’ils sont : des actes de haine.

Et pourtant la notion d’identité sexuelle pose aussi un énorme problème.

Le problème, ce n’est pas de se passer de la notion de choix. Même si on peut en avoir l’impression, comme je l’écrivais il y a quelques semaines avant de me raviser aussitôt – on ne « choisit » pas d’être gay, je crois.

Le vrai problème avec la notion d’identité sexuelle, c’est de jeter aussi le changement.

C’est de dire : on naît et on meurt avec une identité sexuelle et tout le reste n’est que poudre aux yeux, tout le reste ne compte pas. Sur le mode errances de jeunesse : avant de devenir mon « vrai » moi-même, avant de me réaliser conforme à mon essence, j’ai pu tenter de travestir mon identité avec plus ou moins de succès – mais toujours dans le mensonge.

C’est faux.

Je suis presque sûre que c’est faux pour moi.

En ce qui me concerne, je ne peux pas dire : je suis née lesbienne je l’ai toujours su même si j’ai tenté de le cacher.

Encore une fois : je vois bien les problèmes et les risques encourus à sortir du discours sur l’identité, à percer les murailles de l’essence.

Premier risque, déjà évoqué quand je parlais du choix : si on reconnaît que l’orientation sexuelle peut changer, alors tous les homophobes de ce monde (et, oui, ils sont nombreux) sortent illico le crucifix et les menottes pour nous faire disparaître, tout pressés qu’ils sont d’annihiler les gouines, les trans et les pédés.

J’ai peur de ce que toute cette haine en acte pourrait faire aux miens alors je suis tentée de me taire, je suis tentée de dire : « j’ai toujours été gouine ».

Tentée seulement.

En disant la vérité – c’est-à-dire en disant : mon identité sexuelle a changé –  je donne aux haineux une arme.

Mais si je soumettais ma réalité à leurs représailles, j’aurais déjà perdu la bataille. En la matière, pour le coup, il n’y a pas le choix : je ne peux pas laisser les homophobes me dicter le récit de ma vie.

Deuxième problème, à la fois moins urgent et plus délicat : les êtres humains ne sont pas très forts pour penser le changement. Castoriadis le dit magnifiquement – presque tous les efforts de l’ontologie ont consisté à réduire le nouveau à ce qui était déjà là, en refusant de penser le surgissement. Le changement est, le plus souvent, extrêmement inconfortable : à vivre bien sûr, mais aussi à concevoir. On dépense une énergie mentale considérable à créer et conserver une image de nous-même à peu près stable malgré nos innombrables incohérences et ces efforts constituent une part essentielle de ce qui est aujourd’hui appelé une bonne santé mentale.

Comme d’habitude, plus je généralise et je pontifie sur « les êtres humains » et plus je parle, en fait, de moi.

J’ai du mal à faire face aux changements. Les petits comme les grands.

Accepter que ce qui est aujourd’hui n’existait pas hier et ne sera plus demain m’est plus que pénible : douloureux.

C’est précisément parce que j’ai du mal à accepter les changements que ces textes sont nécessaires, qu’est si impérieux le besoin de retracer pas après pas le chemin qui m’a conduite ici. Je suis le voyageur incrédule qui, arrivé à destination sans bien comprendre comment, encore et encore suit sur la carte l’itinéraire parcouru du bout de ses doigts – écorchés.

C’est parce que j’ai du mal à accepter le devenir que j’ai envie de le raconter, de dire et redire, d’éclater en petits faits minuscules comment, oui

– comment je suis devenue gouine.

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