Coupez !

03/30/2020
Par JeSuisGouine

Quand on ressortira à l’air libre, parce que l’air libre aura cessé de porter des menaces de mort, j’aime imaginer une armée de gens béats et hirsutes. Béats : notre soulagement collectif de disposer d’une bonne excuse pour cesser de s’infliger des brunchs et des verres à répétition est chaque jour plus manifeste. Et hirsutes : pas de coiffeurs pendant quelques semaines. Quiconque a déjà porté les cheveux courts sait à quel point la sexitude garçonne se transforme rapidement en allure de cocker anglais (c’est dit avec beaucoup d’amour pour nos amis les chiens et nos amis les anglais).

Ce problème ne se pose pas pour moi.

Depuis un peu plus d’un an, je porte les cheveux très courts. Pas plus d’un centimètre. Le crâne presque rasé. Une coupe simple, que j’entretiens seule, une fois par mois, avec une tondeuse bas de gamme.

Une coupe dont on me dit souvent qu’elle n’est « pas très féminine ».

Une coupe de gouine.

Avant, j’avais les cheveux longs, aux épaules. Pas non plus une crinière de rêve, juste la tête de 99% des meufs blanches de mon âge. Avant, je me faisais des brushings. Je regardais des tutos beauté sur youtube et je grimaçais en tentant – toujours en vain – de réussir cette foutue tresse plaquée. Pendant longtemps, je portais aussi une frange. Avec des lunettes, l’effet est imparable : la moitié du visage disparaît.

La première fois, j’ai demandé à mon père de les couper. Il était perplexe mais il a accepté sans hésiter – « je faisais le coiffeur à l’armée, je vais bien m’en occuper ». Dans la cuisine familiale, la tondeuse implacable passait et repassait sur mon crâne pendant que ma mère rôdait autour de nous en essayant de masquer son inquiétude et son désespoir croissants au fur et à mesure que de longues mèches tombaient sur le sol carrelé.

Je devine sans trop de peine un psychanalyste se frotter les mains à la lecture de cette scène. Peut-être que j’étais en plein délire œdipien. Mais je crois surtout que j’essayais de dire quelque chose à mes parents, de leur envoyer des signaux sans avoir à poser de mots. Je pensais confusément qu’après m’avoir littéralement tondue, mes parents pourraient moins faire semblant de ne pas savoir, de ne pas avoir vu – c’est-à-dire, de ne pas m’avoir vue.

Je ne sais plus trop comment l’idée a germé. Je me souviens bien, en revanche, de l’effet immédiat que cette coupe a provoqué.

« Ah, alors, lesbienne pour de bon ? C’est fait ? »

Jusque-là, mon passing était plutôt hétéro. Certes, je suis grande et je parle fort et ça suffit à être mise de côté, à ne pas faire partie des petites meufs désirables qui gagnent (censément) la bague de fiançailles et le coupé cabriolet. Mais dans l’ensemble, j’étais lue comme une meuf « normale », une nana qui déborde un peu du cadre mais quand même pas trop.

Le crâne rasé a tout changé. En perdant vingt centimètres de cheveux, j’avais gagné aux yeux de beaucoup une sorte de légitimité gouine aussi improbable que tangible.

Au départ, ces remarques m’ont agacée. Je couchais encore avec des mecs cis. Et surtout, il me paraissait au mieux ridicule, au pire désolant de réduire une orientation sexuelle à la longueur des poils qui poussent derrière mes oreilles. Ma route vers le Gouinistan a été longue, semée d’embûches et d’interrogations existentielles : d’une certaine façon, l’intello à lunettes que je suis s’est vexée de voir ses tourments réduits à une vulgaire question d’apparence.

Mais, en y repensant, je crois que – quoique maladroitement – ces propos disaient quelque chose de vrai.

Bien sûr qu’on peut être hétéro et ne pas avoir les cheveux longs. J’observe pourtant autour de moi que, si de nombreux prodromes lesbiens sont réinterprétés sur un mode esthétisant par le régime hérétosexuel, celui-ci – je veux dire par là : le crâne rasé – gagne pas tellement en popularité. Je ne connais que peu d’hommes hétérosexuels qui disent apprécier les cheveux courts et presque tous s’empressent alors d’ajouter : « courts, à la garçonne, mais pas rasés – il faut que ça reste féminin ».

Quelle est donc cette féminité qui niche dans les chignons des filles comme il faut ?

D’abord il faut dire rapidement que, comme d’habitude, la féminité hétérosexuelle suppose quelques emmerdes – avec les cheveux longs viennent les injonctions de les obtenir démêlés, lisses et soyeux, sous peine de ressembler à une sorcière et on se souvient de ce qui arrive aux sorcières à la fin. Je ne développe pas ce point parce que d’autres l’ont déjà fait, et avec talent.

Ce que je trouve, par ma part, intéressant dans cette histoire – et moins souvent commenté – c’est que le crâne rasé ne peut pas être annulé. A vrai dire, les cheveux ras ne peuvent même pas être coiffés. Se tenir d’une façon plus ou moins associée à la féminité hétérosexuelle, porter tel vêtement ou tel autre, choisir ce mot ou celui-là : autant de signaux réversibles, que je peux envoyer ou non en fonction du contexte et de mes intérêts. Mes cheveux, eux, sont désormais sans appel. A moins d’opter pour une perruque, ce qui poserait des problèmes logistiques considérables dans mon quotidien, j’ai la même tête au boulot en soirée dans le métro à la maison.

Et c’est peut-être le plus grand péché d’une femme : ne pas pouvoir s’adapter, c’est-à-dire ne pas pouvoir être adaptée. Exister sans espoir de rédemption.

Oui, le crâne rasé a tout changé, et pas seulement par effet performatif du stéréotype partagé.

Le crâne rasé signale partout et à toute heure, sans équivoque, que quelque chose cloche. Que la féminité traditionnelle n’a, ici, pas ses quartiers.

Il y a des milliers de façons de le manifester. C’est celle-ci que j’ai choisie, sans trop y penser.

Avec moi là-dehors j’emporte crânement mon visage très dégagé, l’ossature visible sous les poils ras en forme de point d’interrogation. Comme une ébauche de poing levé.

Confinée ou pas, plus question de me cacher.

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