Première fierté

03/23/2020
Par JeSuisGouine

J’ai vingt-sept ans, bientôt vingt-huit.

Ils sont installés à l’ombre d’un arbre. Le pique-nique touche à sa fin. Bises, présentations, je prends une bière pour me donner une contenance et m’assieds à leurs côtés. Que des mecs, je crois – une joyeuse bande de pédés et moi. On discute mollement, on se demande si on garde le sac isotherme avec nous pour marcher ou si on le jette avant d’y aller et pour finir on se lève

– il est l’heure.

Je les suis. Je suis contente de pouvoir les suivre, de pouvoir m’en remettre à quelqu’un qui sait quand il est l’heure, dans ce genre d’évènements qui n’a pas d’heure. Moi je suis hyper littérale, limite cruche. Si on me dit le défile débute à midi je suis du genre à me pointer à douze heures zéro zéro et à attendre le coup de sifflet.

Nous marchons en grappes le long de la rue de Rivoli. La bière dans ma main a déjà tiédi. J’ai l’impression d’être vieille – c’est-à-dire trop vieille pour être là, surtout pour la première fois. Comme d’habitude, les autres ont l’air de se trouver à leur place, d’occuper l’espace sans scrupules et cela m’agace. Je les envie.

On retrouve des amis de celui qui m’a entraînée ici. Une des deux est Estella. « Une meuf bi, comme toi ! ». Quelques jours plus tôt mon pote m’a fait l’article. Elle est jolie, elle est intéressante, et patati et patata. J’ai même eu droit à des photos en maillot de bain. Notre ami commun ne s’encombre pas d’inutiles subtilités.

Je vois arriver les deux filles – l’une porte une perruque bleue, l’autre une robe noire – et je me demande laquelle des deux est Estella. Les photos que j’ai vues étaient toutes prises de dos. Je vous ai dit déjà que mon ami et les subtilités, tout ça…

Les meufs se présentent. Nouvelles bises maladroites. Les yeux d’Estella quand elle enlève ses lunettes de soleil ont la même couleur que le ciel ce jour-là et je me dis que c’est un moment important, un instant dont je me souviendrai souvent.

L’intuition s’efface vite en laissant derrière elle une solide empreinte – comme la patte d’un chat dans du béton frais.

L’heure n’est pas au sentimentalisme : le défilé a commencé.

Au tout début des meufs en colère, les jambes poilues. Je suis surprise et rassurée. À l’époque je ne pense pas une seconde à les rejoindre mais tout de suite je sens comme des meufs poilues et vénères détendent l’atmosphère, comment leur simple façon d’occuper l’espace assouplit ma propre camisole.

La bière nous monte à la tête. On est surexcités, on crie.

« Et maintenant, on fait quoi ? ». Je pourrais me mettre des claques. Toujours ce foutu besoin de mode d’emploi. Mon pote est patient (il me connaît). Il me dit : on attend un char dont la musique nous plaît et on le suit.

Ceux qui suivent les chars : moins de colère et moins de pancartes que les femmes du début. J’appartiens aux suiveurs ce jour-là. Ça me va.

Enfin on se décide et on plonge. Beaucoup de gens déjà dans le cortège. Quelques gagnants, quelques contents et pas mal de ma tribu, pas mal d’inadaptés, de trop intenses, de déraillés. Du moins c’est ce que je pressens. Autour de moi luisent, dans la moiteur qui monte de l’asphalte, des torses nus. Presque tous blancs.

Il fait très chaud et nous avançons lentement. Les bières nous ont donné envie de pisser. On se dégage du cortège à grand peine ; les buissons des Tuileries me cachent presque et je ressors soulagée. Où sont les autres ? Les appels téléphoniques ne passent pas, le réseau est saturé. On finit par se retrouver, à coups de messages et d’appels hurlés.

Je chante à tue-tête les airs qui passent derrière le char ; je souris à tout le monde. J’ai envie d’écrire que j’étais insouciante et il faut me retenir, parce que ce n’était pas le cas. Ce n’est jamais le cas. Une partie de moi danse avec joie, une autre est gênée, une autre analyse ce qui est en train de se passer, une autre a mal aux pieds. Nous sommes serrés les uns contre les autres. Quelque part flotte une crainte de l’attentat – légère, presque inaudible. Je ne suis pas insouciante.

C’est simplement que, dans cette foule qui braille et qui avance, j’ai l’impression d’être chez moi.

Je serre fort mes amis dans mes bras. Je suis émue, je crois.

La chaleur sèche mes larmes et le son qui dégueule des baffles masque le tremblement dans ma voix.

Cela fait des heures qu’on marche – et si on allait prendre un verre ?

Les rues alentours sont beaucoup plus calmes. Facile de repérer ceux qui y étaient : ils ont des paillettes sur le visage et parlent fort, comme si une gigantesque bande de gamins avait décidé de faire l’école buissonnière.

On se pose dans un café, fourbus et contents de nous. On boit un verre, on mange une crêpe. Je macule le visage d’Estella et son épaule de paillettes rouges et elle rit. On parle de nos plans pour la suite. Qui sort où ? Moi, j’ai pris mes billets pour la Wet, la seule grosse soirée lesbienne de Paris. Estella dit qu’elle m’y accompagnera peut-être. Je feins de ne pas m’en soucier et elle feint d’hésiter.

C’est l’heure de reprendre le chemin. On ira jusqu’au bout – à République, nous attend l’appartement d’un ami d’ami. On pourra continuer. On pourra continuer, me dis-je alors que je me relève pour payer ma crêpe beurre sucre et mon coca.

On pourra continuer.

Je m’accroche à l’idée.

Je me le répète.

Ça ne fait que commencer.

J’ai vingt-sept ans, bientôt vingt-huit. On est le 29 juin 2018. Et c’est la première fois que je marche pour la fierté.

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