Danser avec elle

03/16/2020
Par JeSuisGouine

Je parlais tout à l’heure du choix – de l’impression d’avoir fait un choix, d’avoir consciemment et délibérément posé un geste. Du sentiment que « j’aurais pu » vivre en hétérosexualité, et que j’ai décidé de ne pas le faire.

Je voudrais tout de suite préciser quelque chose de très important : je ne tire aucune fierté de ce choix. Je ne m’en félicite pas et ne m’attribue aucun bon point, aucune médaille en chocolat. Mon lesbianisme ne me paraît pas « meilleur » ou « plus politique » parce qu’il résulte d’une décision semi-consciente.

C’est plutôt le contraire.

Les récits d’une gouinitude évidente, im-médiate – je veux dire par là : non médiée par la conscience, par la raison – sont tellement dominants que je ne sais pas comment articuler le choix que j’ai posé avec l’identité politique lesbienne. Je ne sais pas comment tenir ensemble l’impression d’avoir pris une décision et le fait d’être gouine, de l’être « vraiment ».

La vérité, c’est que ces filles qui ont toujours su et qui n’ont pas choisi, je les envie.

Je sais que c’est absurde. D’une certaine façon, c’est même indigne – parce que le choix est un luxe. Un luxe que j’ai pu m’offrir : je suis une femme cis, blanche et bourgeoise, qui habite dans une grande ville où l’anonymat rend presque libre. Et puisque je sais que le choix est un luxe, je sais aussi qu’envier celleux qui ne l’ont pas eu me renvoie à une posture Marie-Antoinettesque selon laquelle « les pauvres du tiers-monde » s’évitent bien des problèmes grâce à leur dénuement alors que nous quand même on doit choisir entre douze marques de fromage blanc et que c’est pas évident évident.

Et pourtant, je les envie.

Je les envie d’avoir su avec certitude, parce que j’imagine – à peu près immanquablement à tort – que de cette certitude accouche sans effort et sans douleur la légitimité.

Je les envie d’avoir su d’instinct, parce que l’instinct ne se justifie pas.

Un choix, lui, doit être fondé. Fondé sur quoi ?

Deux chemins : le rabattre sur l’intime, ou bien au contraire en faire une geste politique. On pourrait s’en sortir en disant ça ne regarde que moi, je préfère les filles pour l’instant et c’est comme ça. On pourrait s’en sortir en disant j’ai choisi d’être lesbienne pour lutter contre l’hétéropatriarcat.

Et ce serait vrai, à chaque fois.

Mais ça ne suffit pas.

Au fond de moi, je sens que ça ne suffit pas.

Alors je dois revenir sur ce que j’ai dit la dernière fois. Effacer aussitôt les premiers signes posés ici. Du plat de la main, défaire les lettres tracées dans le sable.

Il n’y avait pas d’évidence et il n’y avait pas de choix.

Il y avait la fragilité – sans laquelle on ne construit rien. Il y avait les failles, les interstices qui tout à la fois séparent l’intime du politique et leur permettent de se mêler. Il y avait l’incohérence, les doutes et la valse imbriaque de l’hésitation.

J’ai dansé avec elle et j’ai fini par arriver là.

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