Un choix

03/09/2020
Par JeSuisGouine

Je sais qu’il y a des filles pour qui c’était clair, au fond, depuis le tout début. Des amies m’ont raconté comment elles ont lutté pour contenir leur désir pour des femmes, se sont forcées à coucher avec des hommes, ont vécu dans le secret et parfois la honte leur attirance pour le sexe adéquat (le sexe adéquat, c’est le symétrique du sexe opposé, et c’est le centre national de ressources textuelles et lexicales qui le dit).

Des amies me l’ont raconté et c’est aussi le récit que j’ai le plus souvent rencontré dans les médias : on y entend parler du poids que c’est de subir son homosexualité, d’y être aspirée malgré soi.

Je ne dirai rien de ça parce que ce n’est pas moi.

Nul vortex irrésistible ne m’a entraînée. Il n’y a pas eu de révélation ni d’évidence. Je ne me suis pas réveillée un matin en me disant : c’est bon ça y est, j’aime la chatte et les dick clits et je n’aime que ça. Pas même de prédestination rétrospective – je n’ai jamais particulièrement apprécié le foot ni le vélo et je n’avais pas de piercings et bon, ok,  je possède une chemise à carreaux, mais ça s’arrête là.

J’ai vécu en hétérosexualité longtemps, et dans un certain confort. Presque cinq ans de vie commune avec un homme cis et, bien qu’a posteriori l’autopsie du mort lui trouve comme d’habitude la peste et le choléra, je pense que l’on peut dire que c’était une jolie histoire d’amour. Personne ne m’a forcée, du moins pas de façon littérale, à baiser des mecs. Si l’on m’avait posé la question à l’époque, j’aurais dit que j’étais très contente comme ça.

Je ne parle pas d’un temps reculé. J’avais encore un amant il y a quelques mois – un mec cis – et je trouvais du plaisir à sa compagnie, qu’il s’agisse de faire du cul, de discuter ou de mater des films en somnolant.

Et pourtant, aujourd’hui, je suis devenue gouine.

J’ai tracé mon chemin, à pas de louveteau et à tâtons.

Ce qui veut dire aussi : j’ai l’impression d’avoir fait un choix.

Alors d’accord, je n’ai pas fait le choix d’être attirée par les femmes. Et dans un certain sens, mes actes sont prédéterminés par tout un tas de trucs et on va dire que le libre choix n’existe pas et tout ça, moi aussi j’ai lu Spinoza.

Néanmoins.

Au sens courant, hors des salles de classe de philo : j’ai l’impression d’avoir fait un choix.

Je sais que cette notion de choix est extrêmement problématique parce que les homophobes adorent s’appuyer dessus pour soutenir que, dès lors que les personnes homosexuelles  « font le choix » de leur sexualité, elles « font le choix » de tout ce qui vient avec et méritent d’être traitées comme des citoyens de seconde zone, c’est-à-dire : frappées, humiliées, rejetées, dégradées, privées de leurs droits à vivre avec les gens qu’elles aiment, dépouillées de toute possibilité d’enfanter et de faire famille.

Mais je crois que le problème dans ce raisonnement, ce n’est pas de savoir si les pédés et les gouines choisissent ou pas. Le problème, c’est de penser que l’homosexualité devrait être évitée. Le problème, c’est de ne  la tolérer (à contrecœur et à reculons) qu’à la stricte condition de ne pouvoir faire autrement – sur le mode : mal nécessaire.

Vous les homophobes, ne me devez pas l’aumône de votre pitié parce que je suis la victime de mon attirance pour le sexe adéquat.

Vous les homophobes, me devez le respect parce que ma vie est respectable. Vous me devez le respect parce qu’une femme qui aime et baise des femmes est respectable. Vous me devez le respect parce qu’être une sale gouine est respectable.

J’entends que pour beaucoup de personnes se décrivant comme homosexuelles, il n’y a eu aucun choix. Je l’entends et, évidemment, je les crois.

Je demande moi aussi à être entendue et crue quand je dis qu’en ce qui me concerne, il y avait un choix possible et que j’ai l’impression de l’avoir fait.

Je demande à ce que ce choix-là, le choix de devenir gouine, mon choix, soit reconnu comme légitime.

Par les autres et aussi, et surtout, et d’abord : par moi.

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